Nouvelles courtes à lire

E-NOUVELLE : LES HEUREUX

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Traverser la Manche par amour... La Bretagne, la presqu'île de Crozon. Un disparu, une cuillère en argent, un maillot de bain de femme en avance sur son temps, des canons qui tirent de travers, seuls les clairs de lune semblent s'épanouir.
Comment être heureux ? Une façon d'y parvenir...

Jean descend le chemin du « Poteau qui penche ». Ne cherchez pas le moindre piquet, il n'y a jamais eu de poteau à cet endroit. Un chemin en pente risquée sur laquelle les pêcheurs imbibés se cassent le cou sans s'en rendre vraiment compte. L'année dernière, on en avait trouvé deux dans les fossés. L'un avait une gueule de raie de travers tant la chute avait été violente, l'autre était resté au moins quatre jours au soleil sans que quiconque ne s'en soit inquiété. Il faut dire qu'il n'était pas d'ici mais de là bas à 13 kilomètres, un gars de l'Orient méconnu, un étranger à ignorer par principe de l'éloignement des corps étrangers.

Là exactement où le Camarétois s'était fendu le crâne sur un bris d'aviron après une soirée à tisaner du vin chaud, Jean l'escogriffe s'est mis à gueuler :
— Où est le Maurice ? Nom de Dieu !
Le N claironne une majuscule "majusculaire" tant l'affaire est sensible.
Le maigrelet émacié ne s'attend pas à une réponse dans un décor de lande sèche, pourtant une voix propose une solution à l'énigme :
— Il s'rait pas à l'Ar Vir ?
Louison, la bonniche qui désherbe son potager encerclé par de la bruyère invasive, a l'art de parler vite et de réfléchir peu.
— C'est pas le dimanche aujourd'hui !
Jean Kérididec vient de pester et de constater qu'une fois de plus qu'il n'y a pas plus sotte qu'une femme qui parle pêche. Il se serait bien laissé tenter par une ronflée à l'égard de la Louison mais elle a des circonstances atténuantes, deux exactement. Tout d'abord, elle avait perdu son mari en mer un dimanche et l'autre provient de son anatomie pectorale surdimensionnée qui attire Jean autant qu'elle le dégoûte.

Jean Kérididec, 46 ans, n'aime pas les femmes autant qu'il est attiré par elles. Contradiction majeure qu'il mijote dans sa caboche de Breton local sans en ressortir la moindre conclusion et même le moindre espoir de venir à bout de son malaise et de ses bas instincts. Des femmes, il ne sait qu'en faire en dehors de ses petits besoins mensuels, cela le rend mauvais tel le mauvais vin des mauvais jours. Pour compenser ses frustrations sentimentales, Jean est devenu l'expert des haines ordinaires, de celles qui jaillissent et disparaissent jusqu'à leurs prochaines réactivations systématiques pour des petits riens inoffensifs qu'il craignait arbitrairement. Au delà et par dessus tout à la fois, il porte une haine phénoménale en lui, dans ses poches, dans ses sabots, sous son béret, dans les fibres de sa vareuse, dans les poils de sa peau velue, une haine épidermique et "tripale" incompressible, il hait Maurice depuis son enfance.

Maurice Le Doux, le simpliste de service porte bien son nom, un vrai doux de doux pas Breton pour un panier de godaille. Son grand père était de la Mayenne et sa grand-mère de Nantes, ils étaient venus s'installer sur la côte pour faire dans la conserve de sardine mais par manque de moyens financiers, l'affaire était restée sur les quais de Morgat et avait coulé à pic avec les deux barques sardinières pourries par le sel que l'entrepreneur avait achetées auprès d'un patron pêcheur roublard et en faillite en même temps. Comment pouvait-on être roublard et en faillite, le phénomène n'avait jamais été constaté jusqu'ici et cela jusqu'à Telgruc, pays d'origine du loustic avarié. Quoiqu'il en soit en Mayenne, les méfaits du sel marin étaient inconnus y compris à marée haute. Quant à la grand-mère, sa condition de petite bourgeoise anéantie par le progrès social ne lui avait pas permis d'appréhender les affaires chimiques du monde de la pêche.

Maurice Le Doux 49 ans et plus aucune dent de fond de mâchoire mais plein de sagesse épurée, s'était fait une raison à propos de son intellect limité, de sa beauté intérieure et extérieure toute vêtue d'une rondeur qui ennuie les mouches. Jean les attire, les mouches ; Maurice les faisait fuir. Voici donc le point de crispation initial. Il suffit d'un interstice pour qu'une haine prenne racine. N'allez pas plus loin dans l'explicatif.

Ici, au pays, il n'y a pas des loins à tous les coins de rues. Tout est à proximité, resserré par nécessité. Seul le bonheur est éloigné faute de moyens significatifs pour avoir le temps d'apprécier l'air ambiant qui pue le poisson. Ici, il n'y a pas de cerises, le temps y est pour beaucoup, tout dépend de la houle et du vent, la pluie passe encore mais la houle, on y peut rien, on s'y noie et on fait du veuvage par fatalisme. Ça, on en a des veuves et des moutards qui reniflent au-dessus des paniers de sardines les soirs de pêche.

Une descente de côte à 15% sur des cailloux pointus, donne de la soif à qui sait boire dans les moments de forte tension. Jean massacre la poignée du « Puits cent vingt » de la mère Kerdratez. Une veuve épanouie par le sens des affaires et dont le vin avait tué le mari, mais dont le débit de boissons est parfaitement visible avec sa façade monarchique en pierres de taille. Ne pas boire chez la mère Kerbratez, revient à ne pas fréquenter l'église un jour de Noël, un sacrilège qui amenait la consternation parmi ses fervents alcoolos.

Dans le caboulot, les habitués ont des habitudes marquées au front. On lit lassitude en gros titre, malchance en sous titre, désespoir en thème invariable, besoin de picoler pour mettre fin à la solitude... La seule enluminure de cette boîte à vinasses aux relents de sardines séchées est cette femme entre deux âges surnommée l'Anglaise qui se délecte de son existence au milieu des moins que pas grand chose. Jean la salue en soulevant modestement le béret avant de le renfoncer, il ne l'encadre pas mais elle décore bien. La dame apprécie avec une mesure surfaite, une attitude fabriquée par ses soins pour habiller un vide à penser. Puis comme d'habitude, Jean se met à brailler dans toutes les directions. Personne ne peut s'empêcher d'entendre parce que ça gueule au comptoir :
— Où est Maurice ? Quelqu'un l'a t'y vu dans le coin ?
Six bérets et un chauve grincent des dents et se craquent le neurone de la réflexion jusqu'à ce qu'un mareyeur aux yeux cramoisis lui propose :
— Il est peut-être ben avec la Joséphine !
Ce n'est pas timbré pour quatre sous, le merlan frit par le soleil a une bonne idée de recherche. On se met à commenter la possibilité et les raisonnements passent sur Joséphine comme les trains circulent sur les rails sans pouvoir s'en écarter la moindre seconde. Devant le brouhaha, Jean tilte à sec. Il oublie de boire et s'approche de la sortie. La poignée est brutalisée, le ressort couine à mort.

Dehors, le petit Jules s'amuse à taquiner une pince de crabe fraîche qui a perdu son crustacé sur les quais de Camaret. Jean lui saute dessus :
— Hé La Rigole, tu veux bien aller voir Mlle Joséphine au Rouz pour lui demander si elle n'a pas vu Maurice ?

Voilà une mission, une vraie de vraie, venant de l'amiral en chef des commandants du port. L'amiral Jean ordonne au matelot Jules La Rigole gradé de sept années de franches rigolades pour tout et pour rien. Cette fois il est un homme, un vrai. C'est certain, il s'engagera dans la marine, plus tard, pas tout de suite, d'abord il doit courir la lande, sauter les pierres et ne pas arriver trop boueux devant Joséphine la presque belle fille de tout le village. Une presque belle fille, presque vieille fille avec ses épaules de 24 ans d'âge légal. En réalité, elle en a 25. Son père avait oublié de la déclarer alors à l'état civil, on avait cherché à arranger le puisatier. Un puisatier est un homme important par chez nous. Nous sommes entourés d'eau salée, la pluie a un goût de sel quand il y a du vent alors l'eau douce correspond à votre pétrole de ville.

Presque belle parce qu'à deux doigts de la perfection, elle aurait pu être splendide. Sa fabrication s'était arrêtée à un charme évident infiniment inachevé. En la regardant, on se demande ce qui lui manque. Pour l'instant, brune, bien tendue vers le haut sans être hautaine, elle ne chaloupe pas, elle ne dévisse jamais, elle avance sans sourire. Mettez lui la beauté que vous voulez, ne lui collez pas le sourire. Gentille, oui, sans plus. La notoriété de son père lui a instillé un petit complexe de supériorité. Rien de bien méchant et cependant suffisamment aiguisé pour lui rentrer dans ses fiertés malencontreuses. Plus qu'une autre, elle veut s'en sortir. Pour ça, elle est allée à l'école presque régulièrement, dans tous les cas, plus souvent que les autres gamins que les parents emploient à tout faire. L'école est pour les fainéants disent-ils quand les gosses traînent à la tache.

Elle avait rencontré Maurice un été sur la plage des Anglais crevés par la milice de Louis le quatorzième couronné de la lignée des Louis. Il y avait eu une course de chevaux pour attraction saisonnière. Ambiance kermesse, consommation raisonnable dans la salle de l'hôtelier qui organisait les festivités. Maurice et elle, l'un à côté de l'autre à boire un verre de cidre chacun, les croupions sur le schiste de la falaise. Un simple hasard, deux mots en une heure. Lui était rond, dégarni, sympa, ni tendu, ni tenté. Elle était légèrement décoiffée par le vent. Elle ne portait pas la coiffe, ne supportait pas les épingles et refusait le chignon... On le sait, on s'y est fait. Normalement cette attitude représente le mauvais genre personnifié, cependant Joséphine a contourné l'étiquetage grâce à son courage au travail, sa ténacité reconnue pour trouver un homme bien. On la plaint de ne pas avoir eu la chance de rencontrer un paysan bien placé. Un bien placé est un chanceux qui a la bonne terre au bon endroit avec de l'eau et pas de boue. Les terres profondes sont des pépites et tout le monde n'en a pas.

Une rencontre en tout apaisement, Joséphine avait fait la Joconde en quittant Maurice qui avait été apparemment impassible sans l'avoir été vraiment. A quelques pas de là, la demoiselle avait déploré l'âge de Maurice. L'attirance lui avait rappelé, quelques instants plus tard, qu'elle avait le droit de vivre ses foudres. Joséphine avait cédé très rapidement face à la logique implacable de ses désirs profonds : éruptifs, fulgurants, délirants, étourdissants, oublieux de toutes retenues. Elle aimait être transportée, Maurice ne pouvait être qu'un gentil accompagnateur tout au plus. Le ménage à trois avec le quotidien : très peu pour elle. Elle avait vu ses parents se dépatouiller dans la lassitude qui engourdit... L'impression retenue était quasiment honteuse.

Jules vient de se planter comme un i devant Joséphine qui est devant le puits de l'hôtel. Jules a deux petites tâches de boue sèche au menton. Ça le grattouille mais veut montrer qu'il s'est bien battu pour parcourir le champ de bataille d'une végétation anarchique. Il avait combattu des saules et des orties en même temps. Les ronciers avaient été contournés, pris à revers, ils n'avaient rien pu griffer de Jules.

L'estafette fait après tout cela un rapport clair net et précis. Précisément, Joséphine témoigne ne pas avoir vu Maurice depuis la dernière foire. Elle ajoute vouloir être tenue au courant avec une fermeté évidente. Jules va devoir faire des allers-retours entre le QG Jean et le poste avancé Joséphine. Nom de code de la mission : pomme de pin. Jules collectionne les pommes de pin de sorte qu'il est sûr de ne pas oublier le nom de sa mission d'information. Il repasse devant l'ennemi épineux, court sur les quais dans un bruit de cheval à deux pattes et reproduit chaque mot de Joséphine avec une tonalité proche de celle de la jeune-femme pour que Jean en comprenne bien l'état d'esprit. Une pointe de vague à l'âme dans un bol d'inquiétude à moitié plein.

Jean avait vu Maurice et Joséphine échanger des balivernes d'usage de temps à autre et sait qu'il y a un non-dit entre ces deux romantiques esseulés. Avec tout cela, désormais Jean est à court d'idées pour trouver Maurice avant la nuit. Ce sentiment d'échec vient de l'accaparer et le rend morose pour de bon. Jean est morose jusqu'à la cirrhose couramment, sans raison particulière, malgré tout ce soir, il y a du concret dans sa tristesse. Perdre son ennemi juré sans combattre tisse un lien privilégié avec l'absent. Demain, il ne fera pas beau, Jean le pressent et il sera servi par le triste sort.

Jean est rentré chez lui à pas nerveux. La tête vide et l'idée fixe de la disparition. Impossible de disséquer le mot tellement il est complexe d'imaginer ce que peut être une disparition réelle, effective et pourtant impalpable. D'une engueulade, les oreilles s'en souviennent ; un geste agressif subi, on s'en ressent mais une disparition ça ne fait rien en surface et ça creuse en profondeur.

En tout cas, ça n'a pas creusé l'appétit du maçon perturbé qui cimente son estomac d'un morceau de pain aussi mastic qu'un pain de mastic après cinq jours d'atmosphère humide et froide d'un penty humide et froid qui ne prend pas l'eau. Un luxe que bien des peuples aimeraient apprécier. L'homme rumine à n'en plus finir, debout sans doute, abattu certainement.

Depuis trois semaines, Jean n'a rien à brûler pour casser cette atmosphère marine confinée. Alors il se jette sur sa couche de paille enveloppée d'une housse de lin qui ponce la peau tant elle est épaisse. Ce n'est pas grave à cette heure aiguisée, il y a plus gra... ve... Le sommeil tombe d'un coup sec, vertical comme une lame de guillotine. Cette tombée de méninges est manifestement étrange après tant de nervosité. Un sommeil qui ne pourra pas durer se dit la cervelle. En pleine nuit, l'assoupi se réveille brusquement. Jean se souvient dans un jaillissement de perplexité que Jules lui avait décrit le nombril de Joséphine quand il avait rapporté sa conversation. Une jeune femme certes décalée par rapport à la norme des filles raisonnables et bien pensantes, avait affiché son nombril devant un gamin de sept ans en tenant un seau d'eau froide sur la margelle dont le contenu l'avait éclaboussée et ceci en une fin d'après-midi à quatre degrés Celsius devant la demeure d'un faux-cul d'hôtelier conservateur de ses intérêts. Pas normal, pas normal du tout... Pas norm... Faux-cul qui se conduisait à droite quand la clientèle était droitière et à gauche quand la clientèle était gauchère... Ambidextre de la cause politique, l'hôtelier abrégeait toujours devant les centristes.

Quoiqu'il en soit le nombril de Joséphine va énormément compliquer notre affaire de disparition. Non pas qu'il y soit pour quelque-chose car entre-nous le nombril de Joséphine n'est qu'un puits bouché comme le vôtre et que la considération que personnellement l'on se fait de son nombril n'intéresse personne d'autre que soi-même. De nombrilisme, Joséphine n'en souffre pas particulièrement.

Joséphine n'est pas exhibitionniste, ni provocante, elle aime porter des laines courtes pour l'aisance de sa taille, pour libérer ses mouvements. C'est vrai que les femmes de chez-nous, portent robes, tabliers, lainages emmitouflants et qu'aucun nombril ne s'évade d'une telle forteresse. Les nombrils des femmes sont des sinistrés, ils n'existent pas, ne servent à rien et il ne sert à rien de les considérer alors pourquoi Jules en fit une vaste considération. Pas normal, pas normal du tout... Pas norm...

En réalité, Jules n'avait pas vu le nombril de Joséphine, il l'avait deviné sous un tissu de coton plus fin que ce qu'il avait déjà vu sur ses sœurs dans la pièce commune de son penty. Une légèreté qui avait fait deviner un creux au milieu du ventre de la belle du village et comme Jules est déductible de toute hésitation et que seul l'enthousiasme de sa mission l'avait enivré, il avait brodé une initiale de poésie féminine en racontant ce détail charmant. Il n'en reste pas moins que le nombril de Joséphine est un second rôle qui compte dans le film des évènements à suivre...

La nouvelle est tombée à 10h17 et quelques secondes qui n'ont pas souhaité être déterminées, ceci en la place la plus publique du dimanche matin, le parvis en terre battue de la chapelle Rocamadour. A cette heure là, les premières ouïes sont disponibles à de bonnes écoutes détaillées. Mme Ernestine dite « l'Adrénaline » pour les frayeurs qu'elle se fait à mettre un pied devant l'autre et de recommencer, a la mine plus défaite qu'un clocher décapité par un boulet anglais. Elle n'est pas loin des sacrements tout en se tenant à sa gravité. Son mari Théodule, crevettier de son métier, est revenu de sa pêche matinale quasiment bredouille, de mémoire d'haveneau aguerri cela ne s'était jamais pêché. Pas plus de la poignée d'un bouquet français maigrichon, pas plus, certes pas moins non plus. « L'Adrénaline » se fait une montée de popularité à faire frémir d'envie un homme politique en panne d'électeurs. Elle explique à la suite du préambule consternant que son mari était tombé par inadvertance sur un morceau de vêtement de femme dans un recoin du Toulinguet. Un tissu noir avec des dentelles de mauvais genre avec du prix malgré tout. Qui peut porter une telle déchéance au village ? On cogite – la réponse est vite trouvée – Peeeerrrrrsonne ! Dans cette nouvelle affaire le sordide s'en sort bien parce qu'il y a un peu de rouge sur la bretelle du dit chiffon transgressif. Un petit morceau de bois peint sur une seule face, un petit bois flotté agrippé dans la fibre de la honte.

Un effet de fourmilière entoure désormais la conteuse en transe. Tandis que certains partent déjà raconter l’irracontable horreur jusqu'à en oublier totalement le Maurice, d'autres arrivent pour savoir ; très vite chacun sait, à ceci près que les premiers sachants avaient retenu l'indice du petit bois rouge et que les derniers se sont repeints les idées avec du sang. Le sang du Christ est écarté d'emblée mais après cela de quel diable parle-t-on ? Ernestine à force de se répéter, a fini par faire un drapé plus tragique que la première version dans laquelle elle avait dénoncé la vérité toute nue. Redite sur redite, le rouge sanguinole de plus en plus. Le bois rouge comme du sang dérive vers du rouge sang plus abondant à chaque version de sorte qu'on ne mémorise dorénavant plus que du sang sur une guenille de femme de mauvaise vie sans doute morte au Toulinguet.

Le maire vient d'arriver attiré par l'info citoyenne qui lui était remontée par son adjoint, cousin de Théodule par sa mère. Furax, vous m'entendez, l'édile de la nation, mèche en avant, déboule à fond les souliers vernis devant le porche en Kersanton de la chapelle pour que Dieu entende mieux ses pensées paniquées et néanmoins laïques. Hier la disparition de Maurice, aujourd'hui une légère non identifiée en sang dans les rochers, demain le député qui débarque pour préparer la réception du ministre de la marine prochainement, et les élections dans un mois... Renseignements pris à chaud, il obtient des confirmations, des codicilles, des alinéas, et un bon nombre de supputations. La France en déclin, le bolchévisme au porte de la nation, le délitement de l'ordre et de la méthode. La Gauche vient de se prendre une avoinée et la Droite réactionnaire vient de gagner des voix. Le maire doit réagir, sa Gauche ne doit pas disparaître ainsi... Dans ces cas là, la gendarmerie est la seule compétente pour restaurer la paix policière.

Par un jeu de passe passe et de croisements de figures, le maire parvient à atteindre le Capitaine de gendarmerie en personne – contexte ministériel oblige. Trois heures pour trouver un officier, nous sommes dans l'urgence absolue. D'habitude on visionne le sergent en 24 heures, vent arrière.

Jules a tout suivi et fait des recoupements tout en rigolant bien des visages rencontrés – les outrés sourcilleux, les sourcilleux équivoques, les dubitatifs émérites, ceux qui ont fait semblant de comprendre, ceux qui ne comprenaient rien et l'admettaient, ceux qui voyaient Lancou caracoler sur le sillon avant midi... Un vrai festival de canes à cancans – les femmes ont un don de lavandières qui lessivent les mots. Le jus est si gris que Jules prend sur lui et va au Toulinguet voir la robe rouge et noire couverte de sang d'une femme impure venue de l'océan avant que la mer ne remonte de trop.

Jules est sur les lieux du crime et s'en trouve fort déçu. Le tissu noir est bien présent là où il devait être déclarativement parlant. Une écharde de 7 cm de long et de 5 mm de large est prise dans un bord brodé de ce vêtement effectivement étrange puisqu'il ne peut couvrir que le haut d'une femme jusqu'au nombril à la condition que ce dernier ne soit pas à fond de cale.

Quiz pour Jules : c'est un... enfin un... Comment dire ? Moment de détresse, Jules n'est pas très au point à propos des vêtements très femmes. Il a désormais en main un repose féminité. Une sorte de porte gougouttes mais mou, froissable. Il ne pense pas que ce soit pour la nuit, il penche pour un affriolant de jour.

Aïe ! Il vient de se piquer. Une épingle ajuste la dentèle au bas du... truc à femme. Une autre épingle ; puis une autre et ainsi de suite. Maintenant il sait. Il avait vu sa mère poser des épingles avant de coudre. Ce n'est donc pas un vêtement porté mais un vêtement en cours de fabrication très joli d'ailleurs avec deux reposes rotoplots, seule Joséphine peut oser. Jules est merveilleux de truculence mais a un handicap normal pour son âge, les choses des filles sont compliquées à aborder car on ne sait pas de quoi on cause quand on est un garçon. Il déplore de ne pas être un homme, on lui avait dit que ça ne tarderait pas, lui, il trouve que ça tarde. Un homme saurait des choses et les dire à Joséphine. Il décide fermement d'aller voir Jean. Il doit savoir y faire avec les intimités des femmes vu qu'une fois par mois, à Douarnenez, il est en enseignement dans une maison fermée. Tout le monde le sait. Nécessité impérieuse pour un célibataire. Tant qu'il n'occasionne pas la chose avec une fille du pays, c'est un honnête homme que de se soulager à la périphérie de la décence.

Jules et Jean sont sur le chemin de la Joséphine en bons compères de circonstances qu'ils sont. Jules se la joue affranchi et Jean serre les dents. Maurice est en lui, Joséphine est en train d'y rentrer. Ils sont à pieds sur la route de la côte, reprennent vite le sentier des douaniers et se dépêchent car il faut vite écarter le morceau de robe de Maurice pour pas qu'il y ait une coïncidence fâcheuse et des interprétations plus fâcheuses encore.

La maréchaussée est croisée au carrefour de la Sainte Barbe. Dire ou pas dire. Pas le choix, le capitaine en parle du haut de sa monture. Jean montre, puis remet l'objet du délit et convainc qu'il faut aller vite voir Joséphine. Les gendarmes sont à cheval, ils trottent. Jean et Jules n'ont pas le même pas et coupent par la végétation. En hiver, les corps peuvent passer les fourrés. L'hôtel est en plate-forme en bord de mer. Les gendarmes sont devant, ils tournent et virent comme des furets excités et visiblement ne trouvent pas. Jean est glacé, le stress le fait pervibrer. Il se touille les boyaux de plus en plus en parvenant essoufflé devant le sergent.

Le sergent est aussi frais qu'un maquereau oublié sur une ligne depuis la Saint Glinglin. Il n'est pas loin d'être en larmes le brave père de famille enseveli sous son couple. Joséphine a disparu. Le capitaine constate pareillement, la demoiselle n'est pas là. Il y a personne à l'hôtel fermé en hiver et dont une chambre est réservée à la « gardienne ». Après quelques échanges force est de constater que Joséphine s'est volatilisée hier au soir ou ce matin tôt.

Le sergent ahane, la grimpette sur canasson est maladroite, on eut dit un mari lessivé. Le capitaine, le voit, Jean aussi, Jules pas moins. Les trois adultes se questionnent sérieusement par pupilles interposées. Pas besoin d'un croquis, on peut aller au dessein tout de suite. Le sergent aime Joséphine à distance respectable. Pas la peine de le dire, des choses importantes n'ont pas à se diluer dans le commérage. Ce que les femmes ignorent de l'amour des hommes, ce sont leurs silences conjugués quand ils s'expriment entre-eux. Les femmes l'expliquent avec des mots qui éblouissent les aveugles, les hommes se taisent avec des cris que seuls les mutismes des hommes entendent au plus près de ce qui les bouleverse.

Quand le maire va apprendre la chose, le cardiaque va prendre le dessus, il va bleuir, se dit Jules. Mais où en est-on dans cet imbroglio ? A la fin du dimanche pas reposant pour personne, on ne sait plus comment expliciter les tourments successifs. Demain, qui sera le suivant ou la suivante, vu que ce sont les bons qui s'évanouissent dans le néant, faut-il se confesser ? Des socialistes y songent au cas où, la Droite n'emmène pas large parce que les deux bons disparus sont réputés de Gauche, on commence à sous-entendre qu'il n'y a pas de bons à Droite, à un mois des élections, ça la fout mal. Le curé doit influencer en priorité. L'église est là pour les grandes rectifications.

Lundi matin, Jean se lève promptement, énervé comme un stiponcle sur un hameçon, il décide d'acheter trois paires de chaussettes chez la mercière. Il se convainc que l'achat de trois paires rendrait la commerçante un peu bavarde. Une paire ne libère pas la parole mercantile. Il met un gros billet dans son porte-feuille et arrive juste quand Mme Henriette soulève le volet de bois de sa devanture. Il l'aide. Pour une femme, le panneau est lourd. Jean est un des rares clients masculins. Solitaire, il lui faut des chaussettes épaisses de qualité pour ne pas qu'il prenne le mal sur ses chantiers. Mme Henriette coud aussi pour Mr Jean, elle a ainsi une certaine intimité avec l'escogriffe si peu luné. Tant que les comptes sont bons, le client est le roi de ses humeurs et de son pot à chagrins. Les protagonistes se retrouvent au comptoir chacun du bon côté de la bienséance. Les trois paires de chaussettes sont sorties du tiroir à chaussettes. Elle a fait l'article sur la qualité du talon qui ne s'use pas sans broncher. Jean s'en satisfait poliment – marchand de chansons. Il sort son gros billet qui permettrait d'acheter une caisse de chaussettes. L'image avait la bougeotte ou la fièvre. Deux jours sans alcool, ça vous bouscule son homme. Mme Henriette perçoit la tremblotte. Jean découvre que le vin attaque les hommes faibles et qu'il est faible a s'y être si souvent pochetronné pourtant ce n'est pas le sujet du jour alors en même temps, direct, sans balivernes préalables, il demande à cette femme bien plantée sur ses guiboles à varices, guindée et pénitente quotidiennement de par des yeux fortement ronds et sombres, si elle est au courant du vêtement trouvé. Elle est au courant et...

Le carillon de la porte tinte de son métal agressif. Jean se tourne pour identifier l'intruse et se trouve nez à nez avec le capitaine de gendarmerie et ses gros sourcils grisonnants. Les deux hommes se sont salués furtivement. Ils sont sur la même piste d'éclaircissement. Aimable quant à lui, urbain même, l'officier montre le vêtement court à la dame Henriette qui s'est hissée plus haut qu'un drapeau tricolore tant elle est fière d'aider la France. Rapidement, radicalement, le tissu inconnu est reconnu. C'est une invention de Joséphine. Un haut de maillot de bain. La couturière donne des détails techniques qui ont submergé le cognitif de Jean ignare en matière futile surtout dans le maillot de bain deux pièces... Inconnu au bataillon jusqu'ici... L'officier a clairement suivi le déroulé et n'a pas à forcer le témoin à avouer ses connaissances sur la propriétaire. Joséphine était venue trois fois à sa boutique pour lui proposer de vendre des nouveautés qu'elle fabriquait selon la mode avait-elle prétendu. Mme Henriette ne s'était pas laissée corrompre car sa maison était respectable et n'imaginait pas qu'une seule femme honorable put mettre un tel affolement sur elle en public devant des regards masculins... Elle faillit dégoiser sur la nature lubrique des hommes mais s'arrête pile au passage à niveau du dégoisement salasse. Elle sait se tenir sur tous les sujets sauf les hommes qu'elle a en horreur. Jean suppute que Mme Henriette a des antipathies suffisantes envers les hommes pour les éviter à vie. Remerciements à triple sens, les enquêteurs sortent en binôme avec des questions à échanger. Mme Henriette n'a pas rendu la monnaie et a noté l'avoir sur son livre de compte à la ligne Jean Kerididec. Tout ce qui est pris de la poche d'un homme n'est plus à prendre.

Petit bilan sur le trottoir. Des gens regardent des gens qui regardent Jean et l'officier travailler des mots certainement impressionnants. Jean est de toute évidence aussi important qu'il le laisse croire dans les bistrots pour qu'un officier soit en conciliabule avec lui. Pour une fois que Jean a l'opportunité tant attendue d'envoyer des coups de pied à la lune, il se concentre à la façon d'un joueur de moellons devant un mur courbe à élever. Sa spécialité, les maçonneries rondes, il est reconnu pour son savoir-faire. Le choix des pierres est savant, les points d'accroche aussi pour éviter une fugue. Sa réflexion du moment équivaut à des calculs d'un moulin tour, c'est pour vous dire.

L'officier plus calme, plus dubitatif, brasse du sous-entendu et de l'entendu. Le haut d'un maillot de bain expérimental inachevé sur une plage – La demoiselle Joséphine l'avait-elle enlevé sciemment ou un homme lui avait-il enlevé de force ? L'avait-elle porté vraiment ?

Jean se braque mais se tait. Il ne faut pas que l'enquête dérape sur une monstruosité de mœurs qui mettrait en cause Maurice. L'angoisse déjà ressentie est beaucoup plus vive dorénavant, jusqu'à des tréfonds insoupçonnés. Jean a des intériorités sauvageonnes, il se surprend à être ébranlé, il s'humidifie et s'éclipse pour éviter la crue. Le gendarme en rond de flanc, la main sur l'estomac napoléonien, assiste à l'embarras de Jean dédié au Maurice disloqué par le destin. Comportement d'innocent prêt à tout pour couvrir un honneur en défaillance.

Jean court à son chantier quand au coin de la ruelle montante du plateau, un péteux engoncé dans sa veste et visiblement dans ses idées l'interpelle.

— Hep, Jean, faut que je t'cause. Toi tu parles à l'officier, moi je les aime pas trop ces gars là.
Un braconnier n'aime guère l'ordre républicain qui attrape au collet quoi de plus compréhensible, se sachant compris, il ajoute :
— L'autre soir, la Joséphine s'enguirlandait avec un jeune officier d'artillerie à la porte de Camaret des lignes de Quélern. Je peux te dire qu'il y avait de la chauffe dans le gosier. Lui la ramenait pas mais elle, c'était une furie. J'avais pas vu ça chez une femme, on aurait dit un gars violent après une biture. Elle est partie pour revenir vers le Rouz, enfin c'était la route en tout cas. Je te laisse, si ça peut-rendre service tant mieux, m'en veut pas si j'ai gaffé, y'avait pas mauvaise intention.

L'informateur a fusé comme une ligne de poudre en chaleur. Jean est comme qui dirait rassuré. Il faut qu'il y ait des suspects dans cette affaire. Sans suspects, Maurice est foutu comme un rat crevé. Jules arrive sur les entrefaites toujours prêt à coller son ainé. Jean lui demande s'il a repéré l'officier. Jules sait tout ce qui se passe sur les quais 24h/24. L'officier revient chez la mère Kerbratez pour accueillir le député qui accueillera le ministre prochainement.
— Allons-y, dépêchons !
Jean se précipite et quand il se précipite la respiration s'écourte, les cotes lui font mal. Il arrive dans le débit de boissons après une belle trotte, la porte n'est même pas fermée.

Le capitaine est absorbé par un commandant d'artillerie de marine, un sous-préfet, le maire et le curé, le député est en pissotière momentanément. Madame l'Anglaise prend un petit déjeuner à sa table. On sent le café chaud et le pain beurré sur une note de cœur vinasse. Le grand luxe en parfum du port. Mme Kerbratez rêve que son hôtel à quatre chambres soit réputé. L'Anglaise fait une sage réputation en attendant mieux. Les hommes cérémonieux occupent le centre de la salle, il avait fallu débarrasser deux tables à discrétion pour que les conversations soient en place. L'état des chemins est-il suffisant pour une circulation pompeuse et ministérielle ? Le maire remarque qu'il n'a pas d'argent à mettre et que le ministre de Droite devra s'y faire, ce qui n'est pas du goût du commandant qui joue sa place forte. Un détachement bouchera les trous et les ornières toute la nuit s'il le faut. Jean trépigne, Jules surjoue l'insatisfait. Le sergent de gendarmerie prévient discrètement le capitaine de gendarmerie que Mr Jean est en impatience. Le capitaine se retourne, s'excuse auprès des interlocuteurs officiels et vient vers Jean et Jules. Jean récite le témoignage, surtout la dispute avec le jeune officier d'artillerie. En prononçant le mot artillerie, il baisse d'un ton pour ne pas que le haut gradé entende. Le capitaine apprécie et renchérit avec une nuance pleine de sensibilité :
— Vous savez, rien n'accuse votre ami disparu, soyez sans crainte, j'enquête avec soin. On trouvera cette vérité qui nous manque...

Vous êtes-vous pris un sérieux coup de poing dans le pif ? Jean est cogné par le mot ami, Jean navigue des paupières et lance :
— Faut que j'aille à la gare, peut-être que Mlle Joséphine a pris le train après... Vous savez mon capitaine, si on salit la réputation de Maurice, il ne pourra plus vivre heureux ici. Quand on taille un costume dans le patelin, c'est pour dix générations. Faut pas que les commérages abîme Maurice, il est bon...
Pour un haineux, il est difficile de faire plus aimant. Jean déborde et gîte. L'Anglaise se lève, elle a tout vu, tout absorbé. Mr Jean est en perte de vitesse. Jules s'en aperçoit aussi et supplie du regard l'Anglaise d'approcher. La mère Kerbratez est toute chose, l'humain la met en émotion. L'Anglaise susurre :
— Puis-je vous accompagner, j'ai des horaires de train à consulter ?

C'est moyennement vrai, cela peut attendre deux ou trois jours. Elle n'a plus d'économie, elle doit repartir à Paris. La Mère Kerbratez n'est pas du tout favorable à l'idée de perdre une cliente présentable. Mais alors pas du tout, du tout.

L'Anglaise qui en réalité est une parisienne faubourienne, effleure le chambranle de la porte, le capitaine la salue avec un sourire de satisfaction qui remercie sans doute la prise en charge de l'individu déconfit. Jean n'est plus étanche, il a les jambes raides, les sabots lui font mal sur les coups de pied. Il a trop forcé. « Cet ami » qu'il déteste tellement bien que s'en est devenu une véritable passion mérite le sauvetage de son renom alors il doit souquer ferme. Jean en d'infimes secondes imagine Maurice mort accidentellement quelque part. Il n'imagine pas le sauver. D'autres millièmes de secondes affluent, Jean se dit que tout sera mieux qu'avant au retour de Maurice, moins mort présentement. Il regrette d'être aussi désagréable avec un homme qui partage son existence portuaire depuis tant d'années. Il se reproche désormais l'agressivité devant les élans diplomatiques de Maurice qui voyait toujours du positif dans une bouse de vache, dans les piqûres de moustiques, dans les journées de pluie qui faisaient tonner les gorges prises. Il fallait penser aux escargots, si les moustiques piquaient c'est qu'ils avaient de bonnes raisons... Maurice supportait la fatalité, Jean la vomit...

Une fausse Anglaise, un faux-ami, un vrai gamin qui grandit à chaque minute à voir Mr Jean renifler sur sa manche, un peu de côté, pour ne pas incommoder la dame Anglaise qui lisse si bien le français. Des gens regardaient passer Mr Jean et la Lady. Décidément, Mr Jean fréquente bien, il a bien l'importance qu'il prétend avoir quand il se prend pour le commandeur des destinées internationales les jours où il écluse des litrons.

La gare est en retrait à dix minutes d'une marche raisonnable entre le promeneur et l'empressé. Petit problème de communication en perspective. Le chef de gare était un sale rouge, un socialope-coco de bourricot de bolchévique. Jean est une enflure de droitiste dégénéré attaqué jusqu'à l'os par le conservatisme à papa qui avait mis le prolétariat à genou. Les deux pieds-plats, seuls points communs inscrits dans les livrets militaires, s'étaient frités à plusieurs reprises dès leur plus jeune jeunesse. Des tripotées de coquards pour des cocardes divergentes.

Jean a un temps d'adaptation. Le communiste en képi reluque des pieds à la tête la lady qui vient à lui. Il écrase son envie d'envoyer un marron glacé par ce temps frais à l'empaffé de réactionnaire. Jean fait relâche dans ses tensions et questionne poliment à savoir si Mlle Joséphine avait pris le train la veille. Le chef de gare hoche la tête en réfléchissant et un non carré confirme son effort... Non rien que du non...

L'Anglaise pris connaissance de l'horaire du matin puis s'en retourne comme une biche... Le petit groupe revient sur ses pas quand :
— Et le vapeur, elle aurait pu le prendre, celui de dix heures !
Le chef de gare avait accepté la trêve car il est au courant de la double disparition.
— Bon dieu, le vapeur, je n'avais pas pensé... Merci.
Le droitiste remerciant un gauchiste : entente cordiale historique.
— Et la halte de Perros St Fiacre, là où qu'elle vit Mlle Joséphine, c'est mieux pour aller.
Jules a l'idée de génie.
— Va vite mon garçon, cours le plus que tu peux, tu sais comme c'est grave ce qui se passe.
Jules est parti à la vitesse de la fusée de Jules Verne équipée de sabot de bois. Ce n'était pas supersonique. L'allure pour faire le tour de l'anse est quand même phénoménale.

De retour sur les quais le couple, approche de l'estacade d'embarquement. Le matelot de la compagnie de transport fait le ménage et brosse le ponton d'accueil. Il n'a pas vu Mlle Joséphine depuis au moins deux semaines.

Mlle Ginette sans aucun anglicisme est attentive avec son instinct basique d'infirmière des hommes à la ramasse. On s'aperçoit çà et là que la lady file sa douceur envers Jean Kérididec. Une manière nouvelle pour une femme classée dans la réserve : au vu des circonstances exceptionnelles, on tolère qu'une femme bien habillée s'adresse à un maçon en bleu de chauffe avec un ton qui n'est pas celui des affaires courantes. Un soupçon d'intimité est évident. Une touche chaleureuse que Jean le bousculé savoure. Le couple provisoire se sépare sur la façade de la mère Kerbratez qui patiente les nouvelles et des explications sur le destin ferroviaire de sa cliente préférée. Mme Kerbratez ne sait pas être fine mouche et fonce tête baissée, elle est du signe du Bélier comme l'était sa mère et sa grand-mère maternelle :
— Ma fille, si c'est pour des questions d'argent que vous partez, nous nous arrangerons. Vous êtes de Paris, vous connaissez les bonnes manières de là bas, ce qui plaît aux Parisiens. Dès le printemps, il y a la clientèle de la ville qui vient. Je n'ai pas la façon de les recevoir. Aidez-moi à transformer mon établissement en hôtel chic et vous serez nourrie logée et blanchie, vous voulez bien ?
— Oui, je veux bien essayé. Je vous remercie de me le proposer.
Mlle Sanguier cherchait une épaule masculine depuis la guerre des Gaules, l'épaule servie est celle d'une matrone brute de décoffrage, experte en bonnes affaires et charmante en échanges de bons procédés.

Profitons de l'envol de Jules vers la station de train de Perros-St Fiacre non loin de la zone humide du Kerloc'h pour faire le point sur la fausse Anglaise. Peut-être l'avez-vous constaté, peut-être pas, chacun de nous est le second rôle d'une histoire qui ne nous appartient pas. De même, nous bénéficions de la présence d'un second rôle dans nos comédies. Le personnage de l'ombre qui met de l'huile dans les rouages, celui à qui on se confie, celui ou celle qui par magie facilite les grands avancements sans que rien ne lui revienne... pas même un zeste de reconnaissance. On le néglige, il est pourtant l'utile de nos réussites sans pour autant être l'ami intégré au premier rang de nos soupirs.

Ginette Sanguier est ainsi faite, elle est là où il faut et pas un laps de micro-seconde de plus. Elle fait la jointure, elle tend les cordages et desserre les contrariétés pendant que sa vie va à vau-l'eau, en attendant d'être un premier rôle pour quelqu'un que, décidément, elle attend de tout son temps à longueur de journée.

Elle est une attachante à qui on ne s'attache pas solidement et dont l'absence est un manque. Question apparences, l'Anglaise ne recule devant rien pour faire l'Anglaise de classe moyenne. Des robes fleuries avec des pétales carminés, des bleus de bourrache... Le côté jardin botanique de ses tenues vestimentaires contribuent aux affections qui l'entourent. Des robes attachantes, bien attachées ma foi, autant dans le dos que sur le décolleté absent. Le bleu lui va si bien car si vos yeux cueillent ses bleuets textiles puis filent vers les siens, une sensation d'harmonie vous envahit. Le rose de ses lèvres relève du délice imprégné. Sa peau est un statuaire tendre. Pas de beauté, rien que du bien œuvré solide. Le bel ouvrage respire à peine à la même place dans le débit de boissons de la mère Kerbratez, entre la lumière de la fenêtre et la pénombre du fond de salle. Un équilibre lumineux suffisant pour que la dame soit à la fois en dedans et en dehors. Mais de quoi donc me direz-vous ? De l'atmosphère imbuvable des lieux de misère inavouable. La mère Kerbratez vend de la misère rouge toute la journée, elle en convient alors quand la femme en quarantaine, avec ce sourire faible des statues, était venue un dimanche matin avant la messe lui quémander une petite chambre pas chère, elle s'était sentie soulevée d'un cran d'orgueil. Elle hébergeait un demi linge de qualité pour la première fois en dix ans de carrière. La nouvelle venue avait signé le registre... Ginette Sanguier de Paris...

Ginette ne s'est jamais déclarée Anglaise mais Parisienne. Elle est honnête, cela se ressent à dix lieues à la ronde. L'éternelle demoiselle Sanguier a échoué chez les Bretons après une forte rafale sentimentale. Un marchand de tissus anglais, lui avait promis une maison de couture pour cadeau de mariage. Elle ne l'avait pas cru. Le cravateur faisait de la bobine à toutes les épaulées de la Place Clichy.

Cette femme entre deux corpulences a besoin de se refaire une beauté intérieure et a appris avant d'y venir qu'en presqu'île de Crozon il y a beaucoup de militaires avec des soldes régulières. Elle a calculé que selon les besoins de sa cause, une solde d'adjudant peut faire l'affaire. Seulement un adjudant célibataire est aussi rare qu'une queue de prune dans un abricotier. Un jeune officier ? C'est trop rêver et rêver, l'Anglaise originaire du 19ème arrondissement n'aime pas cela. Elle cherche à se faire épauler sans pour autant être une ramasse miettes.

Ginette aux beaux sourcils, adore réfléchir en boucle et sait que de plaire à un gamin à galons frais n'est pas un bon placement, mieux vaut miser sur le sous-officier élimé pour être sûre d'estourbir. Cette idée la touille pendant qu'une petite cuiller en argent presque massif touille une tisane de verveine sur sa table piédestal. Oui, la veuve Kerbratez a trouvé de la verveine pour sa gentille tisanière qui digère ainsi ses bons petits plats et lui a prêté, presque donné par le cœur, cette petite cuillère suffisamment embellie par un passé heureux pour que l'on y voit encore deux K s'entrelacer par amour. La mère Kerbratez a été heureuse d'être délicate, vraiment heureuse, cela fait longtemps que cela ne lui est pas arrivé. Aujourd'hui encore, elle s'en sent chavirée et sauvée de ses larmes. Malgré tout, elle a tout de suite soupesé l'angoisse maritale de son aimable cliente. Elle l'a vécu au sortir de sa jeunesse sans dote.

Le jour où la mère Kerbratez avait ressorti son unique argenterie du tiroir de ses bons souvenirs amoureux, Maurice et Jean avaient orchestré une entrée en fanfare dans le débit de boissons. Maurice, d'une douce colère contre son satané Jean, avait été grenadine ; Jean, lui, avait été vert menthe. Avez-vous goûté le mélange sirop de grenadine, et sirop de menthe ? Bien sûr que non, vous ne l'auriez même pas suggéré à votre belle-mère durant ses grands déchaînements.

Quand Jean verdit, il déconne et provoque des irritations auditives. Il culmine dans le spectacle navrant. Ce jour là, il avait trouvé à se faire remarquer dans un univers où rien n'est remarquable : sa méthode avait consisté à vociférer une stupidité troublante parce que vaguement plausible.
— Tiens, on a de l'Anglaise à table ce midi !
Sept pêcheurs en manque de mer pour cause de grand vent avaient bien reçu. La fleuriste sur sa chaise anglichait pas mal de profil comme de face, surtout le nez un peu long et remarquable sans être un cap de bonne espérance ni de désobligeance. Jean le gueulait en tant qu'info et non en tant qu'intoxication cérébrale.

Jean braille des affirmations qui vous claque la porte du doute. Il jubile d'avoir de l'impact sur la foule des crabes qui marchent de travers devant lui. Seul Maurice ne cédait jamais à ces évidences de pochetron. Il préférait les jeux de quilles. Abattre une à une les invraisemblances pour que seule la vérité lui apparaisse, le tout en silence au risque de ne pas tout percevoir. Maurice avait lu la réaction de la dame suspectée d'anglicisme, elle avait aimé et pas aimé. Aimé l'idée d'être une dame guindée, pas aimé de qui cela venait. Elle ne pouvait donc pas être Anglaise, la femme à la petite cuillère. Une petite cuillère qui fit un très bref éclat de lumière quand elle traversa un rayon du suroît de la fenêtre vitrine du « Puits sans vin ». Maurice ne connaissait pas l'argent sous aucune forme et n'escomptait pas que le futur changeât quelque chose. Cet homme sain conscient de ce qu'il était, un charpentier de marine qualifié rémunéré à la tâche, planait au-dessus de l'immatérialité comme un goéland dans une brise, du moins du temps où il existait car depuis sa disparition, le seul doute qui plane est celui de sa survie devant la fatalité mortifère dans notre patelin. Un disparu qui en revient vivant, ça ne s'est jamais produit à notre longitude. Nos chers disparus reviennent, quand ils reviennent, en position de la lattitude éternelle.

Ainsi, l'esclandre suivie de ce scintillement argenté avaient été cruciaux pour le déroulement de sa trajectoire, Maurice le Doux s'était imprégné d'un reflet et commença, sans le vouloir, à avoir une arrière pensée. Involontairement, Ginette Sanguier avait déclenché une passion, une rêverie masculine, mais pour une autre, pas pour elle, elle n'est que la roue d'un engrenage malicieux... Une fois de plus, invariablement.

Jules déboule aussi ébouriffé que défait, le nez à la retroussette. Il se retrouve proche de l'auge à chaux de Jean qui ne l'a pas entendu s'approcher.
— Mr Jean, Joséphine, elle est partie par le train du matin avec deux valises et un grand sac. Même que le chef de gare l'a aidée à monter dans le compartiment. Elle a cogné la porte et a coincé un doigt du chef de gare. Le chef de gare est encore en colère. Il m'a dit que c'est une effrontée malpolie. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Jules est très triste du départ de Joséphine, il la trouve si jolie avec de la fille partout. Grâce à ce partout, il s’émulsionne de tout son corps quand il la voit. Comment va-t-il vivre désormais sans émulsion ?

Jean se délecte d'une bouffée libératrice, une onde de satisfaction. Maurice ne sera pas pris pour un assassin de femme attirante. La rumeur sera coupée nette, il n'y aura pas de divagation sournoise dans les bavardages. La mémoire de Maurice est sauve, rescapée même... L'onde euphorique n'est qu'une vague de passage parce que bientôt un grand vide au cœur afflige le maçon qui en pose le fil à plomb. Le fenestrou du mur arrondi attendra qu'en bien même le fermier rappliquerait et constatait cette pause non syndicale. Jean retrouve les prunelles de Jules qui attend une réponse avec une certaine fébrilité. Ce qu'il y a de dérangeant dans les réponses c'est qu'il y a toujours quelque chose qui ne colle pas avec les attentes. Si tout allait bien, on ne poserait pas de question. Jules a déjà conscience de ce risque de déception à son âge tant il pose des questions, l'enthousiasme de Jules en a souvent fait les frais. Jean a plus ou moins la même approche et taloche des précautions salutaires, qu'il juge salutaires.

— Tu sais Jules, là où on vit ce n'est pas toujours là où on est heureux. Certains d'entre-nous ne bougent pas malgré tout, d'autres partent pour voir ailleurs s'ils sont plus heureux. La colère de Joséphine l'a poussée. Peut-être que la colère tombée, elle prendra le chemin inverse. Il faut laisser partir les gens tu sais mon petit... On y peut rien...
— Moi aussi je vais partir ?

Jean est bien en peine de répondre. Jules est à moitié rassuré, la réponse lui convient à moitié tandis que Jean se dissout dans la douleur de l'absence. Le souvenir de Maurice est une traîne d'incompréhensions.

Maurice ne naviguait pas, il appréhendait de se faire les flots : le syndrome de la mer qui bouge tout le temps et à qui personne ne peut faire confiance, le tétanisait. Maurice s'était entiché du bois, celui qui rassure, celui qui construit et qui sert à quelque chose. Les rares déplacements maritimes de Maurice se déroulaient en gabare jusqu'au Faou puis à la forêt du Cranou en attelage pour accompagner son patron dans les commandes des coupes de chêne toujours plus longues parce que les bateaux de pêche grandissaient à chaque saison... 8, 12, 16m... Un projet d'un langoustier de 18 m est en cours. Tout le monde bade au port, Maurice trouvait le plan dément.

Il craignait la folie des hommes et vivait au ralenti pour ne pas participer à la précipitation globale. Alors Jean s'interroge, comment un non voyageur part-il sans prévenir, sans expliquer ? Comment un type mou à la guimauve, disparaît-il du jour au lendemain ? Et parce qu'il suffit de poser une question sans réponse, pour qu'une suivante raboule, Jean n'a rien vu, rien surpris dans l'attitude de Maurice qui put l'informer de ce changement de cap ? Dès le moindre temps libre, Jean et Maurice étaient ensemble. Jean a la guellante comme un pitaine fringuant, Maurice, à la barre, respectait les ordres de navigation en hochant la tête quelquefois : plus souvent que ne l'admet actuellement Jean. Celui-ci reconnaît à demi-déni avoir cantonné Maurice à ce que qu'il avait décidé. Jean décidait de tout à tous les instants, il n'avait jamais rien cherché à savoir du Maurice tant il l'agaçait par sa nonchalance... Et si Maurice en avait soupé de son... dirigisme. Jean explose d'un premier remords. Lui qui accuse le monde entier de toutes les vilénies, admet, hors présence d'un curé, qu'il avait dépassé la mesure... Et si Maurice était parti à cause de lui, ce n'est pas tout de détester à plein poumons, il fallait aussi supporter les conséquences de sa détestation, il fallait accepter d'être détesté. Voilà qui est plus lourd à porter que les plus grosses pierres qu'il ait eu à porter jusqu'ici.

A St Rémy, il est midi. Jean et Jules se hissent jusqu'au port en écoutant un vent qui souffle des cieux vers le sol, les courants d'air récitent la messe à la tristesse. Les pénitents se sont séparés pour becter une hostie de sardines confites, chacun chez soi et seuls au monde. Chacun dans son jus, à macérer, écrasés qu'ils sont par une vie moche à tout âge ; toujours à pâtir des privations de ce qui fabrique de l'émotion. L'émotion vous tient l'envie de vivre. Sans elle, une anesthésie générale est réglementaire. Jules se fascine pour l'état de soldat qui meurt parce que le vin, il trouve que ça pue... Jean a sélectionné l'alcool comme produit stupéfiant pour se stupéfier à son aise sans en mourir complètement. La vie, il aime ça, c'est le contenu qui ne lui plaît pas.

Deux jours à se lamenter sur son sort, à s'en vouloir au maximum, à se vomir dessus. Jean travaille à l'aveugle sur son chantier sans s'être concentré. Les habitudes gâchent le mortier et gaspillent plus qu'à l'habitude. Labeurer écrête les souffrances. A la moindre pause ou le soir venu et pareillement au matin, au lever, les souffrances sont toutes présentes sans répit. D'abord physiquement, les articulations grincent, et les mains le secouent en permanence. Si Jean se saisissait d'un câble électrifié, il aurait ce même courant désagréable dans les muscles. Le manque de vin tient à son choix. Il se l'ordonne. Par contre, le désordre croît dans sa conscience en rébellion, l'insurgée n'obéit à rien si ce n'est qu'à l'anarchie des regrets. Il s'avoue être un homme méchant, exempt de sollicitude : un caillou spongieux dont on ne sait que faire en construction.

Au pays, la disparition de Maurice est devenue une tragédie nationale. Voilà comment le binz a pété au grand jour, grâce au maire du village et au député de la circonscription qui ont élu conciliabule chez la mère Kerbratez. Le ministre arrive en fin de matinée, si Dieu le veut. Le maire sollicite l'édile pour savoir si le ministre doit avoir un retour du malheur actuel de la commune. Le député ayant repéré l'Anglaise, épaissit sa sauce libidineuse en bronchant :
— Le ministre a autre chose à faire que de s'occuper d'un disparu du peuple.
Rire narquois de l'autosatisfait, l'assemblée locale des buveurs n'a pas applaudi et encore moins l'Anglaise qui exprime son écœurement envers une bidoche ronde, grasse du bide et de la cervelle, bouffie par la suffisance. Par malchance politicienne, il y a deux correspondants de presse dans l'hémicycle Kerbratez... Un régional, l'autre national : cocktail idéal pour que la discrétion soit étalée toute nue dans les colonnes des périodiques.

Après la fanfaronnade, les deux journalistes filent doux au bureau de poste des télégraphes et des téléphones et Mme Guidec Ernestine, préposée sérieuse à la cabine téléphonique, branche le bon câble et tout à fait machinalement écoute, l'un après l'autre, les articles envoyés aux rédactions. Ernestine dite la mèche, à cause d'une rebelle crâneuse sur le frontispice, prise par un étourdissement informatif exceptionnel d'une rare intensité, elle ne se souvient pas d'avoir vécu un tel appel de retranscription de toute sa carrière auditive, transmet respectueusement les retranscriptions à son chef de bureau qui n'est autre que le frère du maire. Dans un grand mouvement d'encerclement de la discrétion, les correspondants foncent chez la mère Kerbratez avec le chef du bureau de poste qui détale sur les quais, mieux qu'un lapin de garenne. Preuve de rapidité, il réussit à soulever le lièvre dans l'oreille de son frère alors que les journalistes goguenards rouvrent la porte du débit de boissons. Dans un fameux concours de circonstance, le maire informé que la discrétion vient d'être enlevée par la presse, il n'a pas l'envie républicaine de déranger le député afin de laisser ce dernier croire qu'il tient la discrétion à sa pogne.

Le ministre de la Marine exécute la traversée de Brest à Camaret par le bateau à vapeur de 10h30 à 11h10. Sa tartine beurrée du petit déjeuner ne décide pas de descendre définitivement dans l'estomac et fait des bonds de cabri jusqu'à remonter dans le gosier. L'entourage du ministre, treize costumes cravates aux fonctions disparates mais très nettement parisiennes dans le style bureau mer d'huile, ne sont pas moins verts que le ministre. Un afflux d'algues vertes chancelantes débarquent devant un rang musical d'artilleurs de marine. Le commandant des forces de la défense de côte souhaite la bienvenue au contingent des ampoulés verdâtres. Le ministre avale sa salive très régulièrement et déclame sa satisfaction pour cet accueil militaire impeccable. Sur le côté, neuf journalistes, très bien informés, invitent le ministre à faire une déclaration qui doit sceller le commencement des exercices de tir au canon en rade de Brest. Le ministre repris par la politique avale sa chique beurrée une bonne fois pour toute. Tout le monde est là, le maire, le député, le préfet et ses préfectures, le capitaine de gendarmerie et ses sous-fifres et d'autres artificieux aux fonctions républicaines indéterminées.

— Messieurs de la presse, l'exercice du jour doit nous montrer combien la France est forte et qu'aucun ennemi de la nation ne peut s'imaginer un seul instant contredire notre puissance. Cette année, la Marine française vous prouve sa supériorité incontestable. Un de nos navires remorquera un leurre de surface afin que les batteries côtières puissent anéantir cette menace en un temps record... Voilà messieurs de quoi remplir vos articles méritants, bonne journée à vous...
— Monsieur le Ministre, on nous dit que la commune déplore un disparu, un malheureux charpentier de marine qui depuis plusieurs jours n'a donné aucun signe de vie, est-ce que la marine va organiser des recherches ?
Un journaliste anti-discrétion ministérielle a réussi son petit effet. Le drapeau de la France maritime flotte sur la "sommitude" du ministre. Un conseiller, sans-doute, navigue au près bon plein vers le député, le député confirme avec vinaigre que la vérité vraie est bien celle là. Le ministre esgourde très attentivement et songe à Paris, son fauteuil chéri, les reproches d'inhumanité que l'opposition lui prodigue et que les scribouillards relaient avec une jouissance qui amenuise les perspectives d'une longue carrière – la présidence du conseil lui manque déjà sans jamais l'avoir connue.
— Eh, bien messieurs, je vois que la presse est bien informée en toute libertééééééé... Mais je vous le dis en vérité, j'ai ordonné qu'un détachement de l'armée de terre fasse une recherche terrestre afin de retrouver ce malheureux. La Marine en fera de même en longeant la côte. Il n'est pas dit que les responsables que nous sommes ne soient pas sensibles aux malheurs des Français, de tous les Français. Nous sommes là, qu'on se le dise !
Le ministre improvise, un authentique ministre sait improviser, ce qui déclenche une improvisation parmi les gradés puis en dégradé, sur les non-gradés.

En deux heures, on ratisse les cantonnements pour créer une section de recherche de cadavre autant dans les fourrés que sur les rivages. La presse est remarquablement surprise, cette manœuvre là semble crédible puisque le ministre de la guerre avait donné son accord officiel à son collègue de la marine téléphoniquement parlant... Pour le reste...

Tout n'est que rapport de force et rapport écrit dans l'armée. La journée d'exploration ayant occupé 113 militaires a produit les mêmes résultats que la canonnade foireuse : un bide total. Un seul obus a touché la coque du navire cible et a rebondi sur un blindage sans exploser. Le disparu est militairement introuvable à terre comme sur mer.

Chaque arme publie des rapports militaires ultra-secrets sur la situation territoriale des moyens de défense et de communication autour de la place forte de Brest. Des rapports qui sont soigneusement classifiés « à ne sortir que si le ministre le réclame ». Comme un ministre ne réclame jamais que soit publié un rapport qui le coulerait à pic, les papiers secrets passent par le déclassement final du papier qui peut se perdre sans que quiconque ne s'en préoccupe, il en va de la France depuis que l'armée est armée de sa force d'oubli.

En ce qui concerne notre préoccupation de disparition de personne, un adjudant-chef dépassé par sa moustache et l'ampleur des enjeux politiques, détache un écrivaillon de sa compagnie pour rédiger avec concision et efficacité, sans importuner quiconque, les aboutissants factuels de l'enquête de terrain concernant le sus-dénommé Maurice Le Doux. Le secrétaire désigné compulse quelque-peu effaré une multitude de notes manuscrites sur papiers volants émanant du croisement de plusieurs sources d'hommes de troupe ayant crapahuté dans les chemins vicinaux et sentiers égarés.
Les biffins ont trouvé :
Du sucre dans des cartons, de la gelée de coin, des tiges métalliques dans un terrain militaire de Lanvéoc dans un refuge non répertorié sur la carte d'état-major.
On avait rattrapé la chèvre de Mme Taillard disparue depuis 9 mois déjà – elle était en pleine forme et ne sembla pas heureuse de retrouver son piquet de ferme – il faut dire que Madame Taillard est une vieille bique mais cela ne fut pas consigné dans le procès-verbal.
On avait trouvé des pièces de culasses de canon dans un cabanon – un repaire de récupérateurs de métaux dont les vols se vendent bien au poids. Les batteries étant que très modestement gardées par un gardien peu diplômé dans la conscience professionnelle, il est aisé de faire des razzias ferreuses pour qui traficote.
On avait rencontré la reine des folles qui disait que si Maurice avait disparu c'était à cause du roi des Belges qu'elle avait rencontré à de nombreuses reprises devant chez elle, à pied, sans jamais emprunter son carrosse tellement l'homme couronné était simple d'esprit.
On avait découvert le corps d'une vieille dame rappelée par le maître des horloges sans doute depuis plusieurs semaines tellement elle sentait mauvais. Elle avait dans sa main un pendentif représentant Joséphine, la vraie, celle qui Beauharnais si bien en son temps.
On avait repéré des coffres dans certaines grottes marines jamais immergées, ils contenaient des testaments olographes. Des époux ne voulaient pas passer par le notaire pour éviter d'avoir à déclarer qu'ils honoreront, après le trépas, des maîtresses inoubliables. Il y avait aussi des épouses reconnaissantes envers des amants fertiles...
On avait repêché un gamin de quatre ans approximativement, presque mort de faim dans un talus détrempé. Pas de réclamation à prévoir. Habillé comme un petit prince déchu, il portait de la guenille brestoise. Un enfant naturel avait été livré en nourrice dans le coin et sans doute la mère n'avait-elle pas pu payer la pension à temps alors, les Ténardier avaient lâché le freluquet dans la campagne suffisamment loin de chez eux pour ne pas avoir de remontrances. Les cheminots ramassaient les égarés pour les revendre ou les employer à des taches ingrates dans des villes hors de la région. Le recyclage des enfants est fréquent et n'agite pas de déferlante à part le curé de Telgruc qui diabolise la situation jusqu'à l'écrire à l'évêque qui lui répond que Dieu sait ce qu'il laisse faire.
Crozon fut un pseudo espoir alcoolisé. Un type raconteur avait juré avoir vu Maurice, il y avait trois jours au pardon de Plougastel. Le militaire qui avait recueilli le témoignage avec soin ignorait que le dernier pardon de Plougastel datait de l'année dernière. Pendant plus d'une heure, on avait cru à la clémence divine. Au final, un caporal de Plomodiern avait dissipé l'espoir par sa connaissance des grands pardons.

On s'était estomaqué que des postes de vigie de côte de l'armée française était tenu par de vieux soldats dont les siestes répétées laissaient à penser que l'ennemi était renseigné des faiblesses des lignes françaises entre 14 heures et 16 heures. On apprit que certaines mitrailleuses étaient hors d'état de nuire et que les mitrailleurs en ignoraient les blocages. La rouille de l'inutilité avait transformé les armes en vestige d'une guerre qui n'arriva pas à temps. Plus ennuyeux, on trouva deux femmes dans un garage civil faisant office de poste de garde qui visiblement n'avaient aucune oxydation apparente, bien au contraire, des soldats les entretenaient chaque jour.. Par manque de chauffage, les valeureux avaient adopté des femmes bouillottes durant les heures de garde.

En définitive, la plupart des familles interrogées ne savaient rien, ne voulaient rien savoir, et exigeaient à ce qu'on leur foute la paix. D'autres avaient entendu dégoiser sur la disparition, elles avaient leur petite idée mais se taisaient pour ne pas trop en dire sur ce qu'elles avaient inventé pour le plaisir d'exister devant des militaires uniformisés.

On aurait pu ajouter l'explication du loup sanguinaire qui égorgeait les brebis de chez le Bozec dit "gros nez", un féroce qui n'était autre que son chien affamé qui se croquait un gigot par semaine.
On pourrait enfin convenir que le chat de la mère Michèle était une chatte, une coureuse, ce qui expliquait qu'elle avait des portées incessantes. Etc.

La liste des mystères élucidés remplit un missel sans pour autant expliquer l'inexplicable disparition de Maurice le Doux.

L'adjudant-chef et son écrivain ont sous les iris gris bidasse une multitude de feuillets reflétant la misère ordinaire des âmes ordinaires qu'elles soient argentées ou démunies. Dans ce fourbi éclectique, pas de Mr Le Doux. Ça sent le roussi, l'affaire sans suite, avec la presse sur les talons. Seul un autre coup du sort pourrait faire diversion. Un crime passionnel chez un capitaine d'industrie serait un paravent idéal. Peut-on compter sur la haute société pour parer à la faiblesse des petits ? Pas sûr. Tout ceci n'est pas bon pour la médaille, il y a du relent de mutation vers la Creuse extérieure dans l'air marin de la presqu'île de Crozon.

Trois jour plus tard, à l'assemblée nationale, un député de l'opposition qui s'oppose à tout et à son contraire dans l'espoir d'être une force de contre-attaque à l'encontre de la chienlit internationale, somme le ministre de la marine et le ministre de l'intérieur de s'expliquer.
— Comment, en France, peut-on disparaître sans que personne ne parvienne à trouver la moindre explication ? Dans quelle République est-on ? Celles des mitrailleuses rouillées, des filles de joie dans les points de défense, des enfants abandonnés. L'inaction du gouvernement souille Marianne.

Cette fois la France n'ignore plus que Maurice Le Doux a disparu corps et âme. Le malheur de la commune est devenu une affaire d'état souillon. A l'assemblée, on décrète brusquement de changer les mitrailleuses, de créer un orphelinat digne de ce nom, d'interdire la présence des femmes sur les terrains militaires en action – au repos, les députés en dissension proposent des variantes envisageables qui peuvent s'envisager camouflées afin de ne pas heurter la sensibilité des électeurs catholiques.

Tout semble donc réparable, la république sera réparée dans les mois qui suivront les palabres. Les ministres concernés le clament avec des aigus enchanteurs et des graves fascinants, nul n'y croit mais cela fait tapisserie au Palais Bourbon. Le retour de la France dans sa France profonde... Et Maurice qui tarde à revenir de son au-delà... Le ministre des intérieurs chics s'emporte, lyrique :
— ... la France meurtrie, la France en souffrance, la France...
Interruption, coupure sèche, le ministre des fric-fracs plante sa conclusion dans une éloquence sans issue, cela arrive quand l'effet de la manche cache la pauvreté de l'esprit. Il a frôlé le désastre en évoquant la douce France avec un disparu national nommé le Doux, cela aurait été la crucifixion à la tribune de la nation... Il tamponne son front avec le mouchoir de sa maîtresse, en temps de trouble patriotique, l'erreur est masculine.

On y est ! La France débat et se débat dans ses hypocrisies. Des manœuvres calamiteuses d’alcôve ont failli faire sauter le ministre de la marine sur la mine de crayon délétère d'un polémiste outrancier, le politicard aurait ainsi rejoint la longue liste des brefs ministres de la marine de la IIIè république qui à défaut de faire sauter les navires ennemis fait sauter les collet-montés.

Maurice le Doux trône sur l'état insurrectionnel. La politique s'emballe, le brouhaha recrute l'armée à la disposition de la France désespérée ; la Gauche y souscrit, la Droite s'en méfie. Une presse jacasse sur les possibles meurtres non élucidés d'une gendarmerie inefficace... La carte d'identité Leullier doit devenir obligatoire avec la prise de l'empreinte digitale, n'en déplaise à la Gauche. Aucun politicien, aucune « journalité » n'a relayé que des enfants errent dans les champs en plein hiver. Des enfants tellement naturels que de réclamer une paternité, une maternité serait une atteinte aux mœurs bourgeoises. Le bourgeois a un double avantage, il sait lire et donc acheter des journaux dont il est friand mais il a aussi un inconvénient, il sait écrire et se plaindre à qui de droit, de plus il vote pour qui ne le dérange pas... Pas question de titiller le bourgeois qui nourrit la presse, fait vivre l'église et élit les députés... Par contre la vie de Mr Le Doux est décortiquée sans qu'aucun n'ait l'idée de vérifier si le pauvre disparu est bien né. On rédige sur l'errance caractérisée des individus frustres, sur leurs ignorances diaboliques, sur leurs tendances abjectes à se vautrer dans la précarité. L'image de Maurice Le Doux s'assombrit à chaque nouvel article dans les colonnes du sordide avec pour illustration des caricatures de personnages lucifériens aux yeux injectés de sang, visiblement ceux des stupides... L'information n'est plus à la page, la désinformation est à la une, la divagation rédactionnelle repeint Maurice le Doux en individu douteux aux prises avec la destinée des misérables.

Au pays, tous sont ébranlés, ce n'est pas bon pour la clémence de Dieu qu'il y ait un disparu national chez soi. En cas de guerre, on peut appeler cela un héros mais là, en temps de paix, Maurice héros de quoi ? La queue du diable n'est pas loin et si le diable a mis sa queue dans cette histoire, la diablerie frappera sans tarder. Le curé devine en cette disparition magistrale une opportunité pour exhorter ses ouailles à la prière. Depuis la séparation de l'église et de l'état et l'anarchie socialiste, même les missions exceptionnelles ne remplissent plus les églises, les dons baissent, le petit commerce épiscopale s'en ressent. Dieu envoie un signe au prêtre, il doit se transcender en ce dimanche de messe. Affluence record, on se croirait, il y a trente ans, un jour de défilé paroissial. Dieu est attendu au tournant du sillon de Camaret : le grand invisible doit s'expliquer, et mieux vaut que le curé soit limpide comme une eau bénite fraîchement collectée.

Pendant que le curé officie le grave pour charger comme une mule la gravité de la situation, pendant que les pénitents « pénitent » en trémulant comme des feuilles quasiment mortes, quasiment décrochées de la raison, en transe pour les plus hardis, en pâmoison pour les puristes, en déshydratation pour ceux qui se mettent à hurler la désespérance dans le chant du christ ressuscité, pendant ce temps d'apologie du pardon éternellement réactivé à chaque coup du sort, pendant cette hystérie communiante, trois vieux pêcheurs se rejoignent à la pierre du conseil pour une séance météo approfondie. La pierre du conseil est une hauteur de la commune où l'on se réunit entre initiés pour prier le beau temps, la mer calme, et la bonne pêche pour qui sort du port. Honneur réservé aux vieux loups de mer qui ont su sauver leur peau après cinquante ans de pêche à la sardine. Aujourd'hui, le grain est mauvais, il vient d'Angleterre, le vent n'est pas si fort qu'hier mais il est traitre, ce n'est pas bon à sortir la chaloupe, demain peut-être... Il faudrait être un genaoueg de première pour aller se frotter au purin du diable.
— Quik c'est le clokik qui vire, on dirait un douarn... ?
Le Rantic a l’œil malgré ses 88 godilles.

Une barque à voile flottante commence rase la pointe du Toulinguet. Une voile d'un pêcheur de Douarnenez certainement qui doit vouloir s'abriter dans l'anse de Camaret pour éviter la perdition annoncée au vu des conditions climatiques.
— Ben il doit avoir le St Frusquin au derche pour la ramener comme ça.
— Nom d'une Vierge basanée, on dirait le Maurice, il penche comme un Maurice ce gars là.

On écarquille, on se bouge le sabot à l'Ouest, vent au quart pour pas que les cils se prennent la pisse du bon dieu et... Et... Mais que c'est bien le Maurice sur un douarn avec son épaule droite plus basse que la gauche à force de porter des planches de bois sur le chantier. Une silhouette ne sait pas tromper, un rire, un pleur peuvent usurper une identité mais une allure par chez nous ça vaut tous les papiers d'entité intérieure. Maurice enfin reconnu parmi les siens, deux des météorologues s'emportent à la messe annoncer la venue du surnaturel. Le troisième reste sur place car Maurice peine à passer la pointe du Gouin, pour l'instant, il va à la côte. Les vieux surgissent à l'église en plein boum cérémonial, ils sont essoufflés et divulguent la navigation, Maurice est sur le retour au Gouin sur un douarn rouge. Les paroissiens se divisent en deux groupes de prière. Les cathos congratulent la force de la prière qui permet la résurrection du Maurice. La générosité de Dieu chasse la queue du Diable et par la même occasion le diable lui-même qui ne circule jamais sans celle-ci. L'autre groupe gauchisant prie à l'internationale socialiste en jurant qu'on ne les reprendrez plus à se faire lessiver le cerveau par des bondieuseries de cul-bénit en robe. La liberté de disparaître et de reparaître à l'heure de la messe, voilà l'étendard de la liberté, hissé sur la chapelle de Rocamadour.

Le curé est couleur chasuble immaculée : l'amour de Dieu fragilisé par le retour en grâce d'un charpentier agnostique. Le signe divin est une fois de plus impénétrable. Le grand Mystérieux fait encore des farces siennes.

Lucide, vaillant, éclairé, aussi joli et éclatant qu'un vitrail rouge ensoleillé, le petit Jules perçoit qu'en ce dimanche prétendument apocalyptique, il est inutile d'envisager l'enfer à déjeuner, ni le pardon à quoique ce soit pour le dîner. Il se doit de courir saboté pour prévenir Mr Jean qui depuis quelques temps ne vaut pas plus qu'un grain de sable qui dérouille dans la marée.

« Maurice est revenu » d'Ouest en Est, voilà le meilleur des présages. Revenir de l'Ouest par un tel temps, Maurice est sanctifié en tant que héros océanique, tout seul à sa barre. Fastidieusement, la sardinière n'arrête pas d'arriver à la plage du Corréjou. Maurice poilu jusqu'aux paupières décide d'échouer au plus court. 83 personnes sur le sillon : entre les planches du chantier naval, à deux orteils de la cabane de sauvetage fermée pour l'occasion vu que le périlleux s'est sauvé tout seul. Le maire en retard dérive par avance sur son discours, ce qui ne lui permet pas d'être loquace. Maurice ne tient plus la fatigue à faire le marin sur son bois flottant. Epuisé, il regarde derrière lui pour savoir à qui ce grand rang d'Ognon est destiné – pas de goélette d'un quelconque baron à l'arrière. Qu'est-ce qui peut bien se produire dans la contrée ?

— Ben d'où tu sors Maurice, t'avais disparu tout ce temps ?
Une voix communautaire résume l'interrogation générale.

Chacun comprend que Maurice est rincé et bien maigre, sa petite rondeur l'a quitté, il reflue bien d'un enfer certain . Quelques signes de croix, quelques bérets ôtés malgré la pluie. Maurice se met à sourire gentiment. Le monde à deux pieds de là se met à sourire. Une véritable messe de fraternité qui chamboule l'humanité. Tout va mille fois mieux maintenant que Maurice s'est exhumé de l'Ouest. Cinq marins sortent la chaloupe de l'eau, cette dernière fait un saut de puce de mer. La sardinière a pris l'eau. Il n'y a rien pour pêcher dedans. Les gars ne dissertent pas, ils en causeront entre-eux à l'écart.

L'Anglaise et Jean ensemble. On s'écarte pour laisser passer les sentiments essentiels. On scrute des prunelles « empluiées ». L'Anglaise glisse :
— Belle journée n'est-ce pas Mr Jean !

Une putain de sacrée bonne journée dans un moment que Jean n'a jamais connu, une ivresse sans vin et du vertige sans saoulerie vers le haut de lui-même. Une ascension fulgurante vers une émotion complète. Ce n'est pas le moment de bouger la langue pour dire une connerie de pichet. Il y a toujours un persifleur pour briser le silence constructif, le maire postillonne :
— Tu pourras te vanter de nous avoir foutu la frousse, tu sais qu'on parle de toi à l'assemblée nationale, sacré Maurice...
Maurice se demande si le maire n'a pas commencé sa journée au chouchen qui handicape les neurones dès leurs éclosions.

Le survivant distingue un morceau de robe de l'Anglaise proche d'une bigoudène pas fraîche et devine aussi Jean qui a le visage placide. Un saint en sainteté, mutique et rêveur, évanoui dans la félicité. Jean barbote avec délice dans le bien-être, englouti par le bonheur. Maurice est heureux de voir le bec de Jean. Ginette est heureuse de vivre entre deux car à trois, en cette larme magique diluée dans la bénédiction des nuages, les heureux s'unissent et n'ont pas l'intention de se quitter. Maintenant et à jamais Maurice à Gauche, Jean à Droite, l'Anglaise au centre, entourés de femmes et d'hommes attendris.

La mère Kerbratez plongée sous sa pèlerine suit la trinité. Elle invite le plus grand nombre à prendre une collation au débit de boissons. Elle prend froid dans les bronches pour la troisième fois cet hiver.

On se tasse bien fort dans la salle, on consomme des vins chauds, des bols de soupe, qu'on mélange à gorgées libres, chacun dose son breuvage, si cela n'est pas la vraie liberté qu'est-ce qu'elle pouvait être d'autre ? On rit, sauf Maurice et Jean qui s'étonne de s'étonner de se revoir, en état de choc affectif. Maurice rompt le pain dans son bouillon et sort devant tout le monde une cuillère en argent massif, c'est du lourd de lord. Maurice a-t-il trouvé un trésor ? Est-il riche ? Il peine à tenir horizontalement le trophée de ce qui semble être une gloire douloureuse. Maurice perd une étincelle et gagne un feu. Il en ressent toute la différence... Joséphine n'est pas là, l'Anglaise et Jean y sont, proches, sincères, partageurs, précis dans leurs attentions retenues. Ils font bouclier devant de petites avancées, devant quelques bousculades sans gravité. On est tous agités par la joie qui ne se contient pas, les heureux quant à eux s'immobilisent, distants des facéties, au prise avec l'instant crucial.

Depuis une semaine, il flotte de la musique et des embruns sur la commune. Une musique d'allégresse, la commune a son premier disparu revenu. Pour en finir avec les disparus en mer qui ne reviennent jamais. Maurice le revenant a joué un sale tour à l'eau salée qui n'a pas voulu de lui. Fortiche le Maurice qui est parti en mer sur un douarn mal calfaté. Tout le monde commente et se recueille au Corréjou souventefois pour voir revoir et archi voir la coquille de noix du navigateur célèbre, le marin argenté, le Maurice d'avant mais en plus auréolé. Seul le curé est déprimé. Le dimanche qui a suivi le grand retour n'avait rapporté qu'un demi-franc à la quête faute de contributeurs. Le métier de curé est difficile, tant qu'il n'y a pas un taux de malheur en ville, le paroissien préfère vaquer à ses activités terrestres et ses fourberies quotidiennes se jouant de Dieu et des saints, Gaudriole en tête.

Maurice ne marche pas sans que les têtes ne se tournent vers lui. Il y avait eu des journalistes qui étaient venus en début de semaine pour flairer le miracle rédactionnel : et si Dieu existait ? « Miracle en mer ». « Le Miraculé couvert d'argent »... Maurice avait esquivé avec habileté, aidé de Jean qui avait imité le sourd et le malcomprenant envers les questions que les gratteux lui avait posées avec la suffisance des lettrés qui condescendent à lire les pensées du rugueux analphabète. Ce dernier pas bête du tout avait joué l'imbécile heureux en déclarant que Maurice avait de nouveau disparu et que nulle personne non habilitée aux disparitions provisoires ne pouvait en comprendre l'intacte vérité. Les journaleux n'avaient pas apprécié la moquerie du ras des pâquerettes... Le peuple n'était vraiment pas digne de la presse érudite...

Jusqu'au jour où un journaliste Anglais, réellement Anglais avec sa mine de papier mâché, amalgame de travers et rembarque pour les îles en emportant l'information outre-manche que le disparu revenu avait redisparu et que seul des esprits puissants et célestes à la fois n'en n'ignorent pas la raison. L'article canalise un intérêt britannique extrêmement élevé. Le roi lui-même lit le papier au petit déjeuner. L'ambassade de France est jointe pour connaître les tenants et les aboutissants scientifiques de cette disparition alternative. L'ambassadeur signifie à la volée que la France n'a pas de compte à rendre en matière de phénomènes paranormaux. Le paranormal français ne souffre d'aucune ingérence étrangère. Tensions diplomatiques rebranchées, le président du conseil, ordonne que la gendarmerie éclaircisse ces allers-retours extra-terrestres de ce Maurice qui , si cela se trouve, est un agent Britannique assurant une liaison de renseignements secrets dévoilant les dispositifs de défense côtière de la toute puissante France. Ce serait bien malheureux qu'un populeux affaiblisse une nation millénaire à lui tout seul.

Le capitaine de gendarmerie de Châteaulin reçoit un pli de Paris lui intimant l'ordre d'interroger Maurice le Doux de manière habile, circonstanciée et éclairante sans que la population n'en soit informée afin d'éviter une émeute sachant que le suspect est populaire, intouchable, et revenu d'un au-delà inconnu jusqu'ici.

Le capitaine prend le train seul, en civil. Il a seulement gardé la moustache de sa dignité de représentant de l'ordre aux ordres. A peine arrivé, il s'empresse de paraître chez Mr Jean où les voisins lui apprennent qu'il ouvrage à l'un des moulins du Lannic. Les voisins reconnaissent cependant le civil démilitarisé : que faut-il en penser ? Fort heureusement le travail piaffe... Pas le temps de jaser.

Le capitaine un peu crotté du talon se met à l'ombre du moulin et du témoin. Jean gazouille que tout est pour le mieux ou presque. Il admet que Mr Maurice est un peu terne depuis son retour. Il lui semble tout de même que l'humeur refait surface tout doucement. Le capitaine propose une rencontre discrète avec Maurice le Doux pour mettre fin au tumulte et à l'ignorance générale qui se dévergonde avec des rumeurs et des propos assassins. L'officier évite les allusions sur l'espionnage international par précaution. Jean promet d'en parler à Maurice et conseille au capitaine d'aller l'attendre chez lui pour une heure, il lui rapportera les désidératas. Dommage que Jules soit à l'école pour une fois. Jean a midi sonnant, descend du plateau pour aller au chantier du patron de Maurice. Sans que personne ne fasse attention, il discute avec Maurice qui pose des conditions surprenantes. Il dira tout chez la mère Kerbratez en compagnie de l'Anglaise et de Jean qui s'en sent immédiatement considéré. Maurice n'est pas le genre à s'étaler dans la causette, alors sa déclaration sera serrée comme un café pur jus. Un concentré qu'il faudra analyser à froid certainement.

Une table de quatre dressée à l'impeccable et la mère Kerbratez qui tousse comme une dératée derrière son comptoir. Il n'y a pas plus que cela, la veuve a fait vœu de fermeture en hommage à la gendarmerie civile qui agit dans l'ombre de la circonspection. Le capitaine est embarrassé car il sait pertinemment qu'il n'y a pas d'espion derrière aucune des trois serviettes des trois amis qui crient à l'amitié révérencieuse... Maurice est vif pour une fois, il veut en finir :
— Je suis allé à Douarnenez acheter une sardinière la moins chère possible. J'ai entendu dire qu'il y en avait souvent à Douarnenez dans le port. J'ai fait affaire et je suis parti en mer pour Falmouth. La traversée a été plus longue que je pensais mais je m'en suis sorti. J'ai rencontré sur place des pêcheurs français qui m'ont facilité la compréhension de l'anglais. Je me suis dirigé comme on m'avait indiqué vers un argentier prêteur sur gage qui m'a vendu la cuillère à soupe la plus chère qu'il avait. Au retour, au port, le temps était mauvais, j'ai dû attendre plusieurs jours pleins et écoper la barque sans arrêt. J'ai acheté un peu de provisions avec l'argent qu'il me restait puis je suis reparti en me disant Adieu vat... Je ne pouvais plus attendre. Je savais que Joséphine s'apprêtait à nous quitter. Elle n'était pas heureuse avec les rabioteurs qu'elle rencontrait. Je voulais lui offrir un signe de richesse pour qu'après son départ, elle se donne du courage et lui dire que la mode qu'elle savait faire était la plus belle et qu'elle réussirait dans des villes plus à la mode que par chez nous. La traversée du retour, j'ai bien cru cent fois que j'allais y rester mais je ne suis pas mort pour autant. Quand j'ai vu que tout le monde était là pour m'accueillir, j'ai compris que Joséphine n'y était pas et donc qu'elle s'en était allée pour de bon. C'était mon envie que de lui donner confiance en elle. Il ne faut pas qu'elle lâche le bout... Moi je sais que je ne serai pas un bon marin mais elle elle est dans l'avenir avec des idées belles pour les femmes de demain. Elle est indépendante, elle aime cogner sur tout ce qui bouge... J'aurais bien aimé avoir une fille comme elle, j'aurais été fier comme Artaban...

Le capitaine ravale sa chique, il n'est pas question de questionner. L'Anglaise est bouleversée, la mère Kerbratez avait entendu à 101% les mots de Maurice tout en chialant drû ce doit être la bronchite qui dégouline son émotivité et Jean est béat avec sa bouche grande ouverte comme un lieu noir sur l'étal. Se faire la Manche avec une passoire à sardines quand on n'est pas de la mer, il faut en avoir dans le courage et tout ça pour pousser une gamine dans un monde nouveau aussi vaste que les idées de cette jeune effrontée tellement à part de nos habitudes... Jean est estomaqué, boyauté, noué à quai un matin de beau temps... Il suffisait d'aller à Brest pour l'argenterie, la traversée de la rade aller-retour se fait en journée par le bateau à vapeur, mais c'était trop minuscule pour le Maurice aux aspirations majuscules. Le timide toujours d'accord avec tout le monde qui craint le mervent, a exposé sa vie pour une générosité symbolique envers quelqu'un qui prenait le large... Maurice sous son aspect translucide, son manque de saveur apparente a un sens de l'ultime abandon qui vient de pénétrer un Jean anciennement réactif. Jean est démantibulé comme un mousse rejeté par la mer. L'Anglaise roule des yeux de plus en plus. Maurice ne voit rien. Il est satisfait d'avoir dit la vérité. Il a dissimulé tout de même un peu, si Joséphine le lui demandait, il repartirait à la mort, noyade comprise... Un élan de cœur est irrépressible... Maurice avait eu son élan, l'élan de toute une vie. Il s'est juré de ne plus en avoir tant il avait eu la frousse. Maurice se contredit tout le temps depuis que Joséphine s'est échappée du casier.

Les grandes édulcorations des bavardages intensifs s'achèvent aussi vite qu'elles se sont manifestées dans le tumulte, l'exagération et l'irréalité. La presse ne relaie pas le contenu du rapport du capitaine de gendarmerie qui a pris soin d'en dire quelques mots à quelques oreilles attentives afin que les oreilles attentives écoutent les réactions de toutes parts. Seule la Dépêche de Brest, après trois unes alarmistes sur la guerre du renseignement dans le port militaire, a rédigé une laconique expression d'apaisement. Le charpentier disparu, pas si disparu, après acquis une barque à réparer s'était égaré en mer et n'eut son salut qu'à la sainte providence. Point d'espionnage là dedans. Qui a lu l'article format timbre poste ? Sans doute une trentaine de lecteurs assidus en voulant pour leur papier journal. Dans les sphères politiciennes, on trouve une entente cordiale pour éviter le ridicule. Le disparu égaré n'étant pas espion, du côté gouvernemental ceci convient à la preuve qu'il n'y a pas tant d'espions que cela sur le territoire français comme le prétend l'opposition qui base sa démonstration d'espionite sur la traversée incertaine d'un ouvrier aux abois mais vu que le Maurice n'aboie pas, la démonstration s'en trouvait affaiblie. Après le faste du tapage correspond un vaste silence oublieux... Un oubli général qui permet à qui le veut de parler de la pluie et du beau avec l'intensité des dramaturges en omettant de se souvenir de ceux qui ont subi la calomnie.

Maurice n'oublie pas, n'oublie rien depuis son irrésistible envie de traverser la Manche pour acheter une cuillère en argent massif à Joséphine. Maurice ne quitterait pas son point de départ qui tiendra lieu de point d'arrivée. L'épisode du soupçon d'espionnage a un drôle d'effet sur le charpentier de marine. Il en retient une impression de nécessité absolue de disparaître du monde. Ce monde qui gronde, accuse et se volatilise aussi vite qu'un orage de mer. Il voit en tout cela le signe d'un resserrement salvateur autour de ce qu'il vit sans risquer la moindre dispersion. Il veut sa vie d'avant et le mieux qu'il puisse apporter à cette vie simplifiée consiste à reprendre ses habitudes avec soins.

Au village non plus, on n'a pas aimé l'agitation de la presse et la puanteur de la politique qui s'occupe des affaires qui ne soucient personne et s'indiffère des attentes de survie légitime. L'image de Maurice s'est renforcée par des traits d'injustice. On se taira pourtant, ce n'est pas l'heure de gronder et de tonner moins encore...

Jean quant à lui est le seul a avoir bénéficié des largesses de nouvelles perspectives intérieures. Tout d'abord, il accorde un grand respect nouvellement né envers Maurice. Il devine la volonté d'essor de Maurice. Ce que Maurice appelle une défaite lamentable, Jean considère cette navigation périlleuse au delà des forces de ce marin approximatif comme une réussite car si, selon lui, la traversée anormalement longue avait été chahutée par une mer peu accommodante, Maurice avait produit un aller-retour sur lui-même sans périr. Pour Jean, le courage provient de ce que l'on ne sait pas faire et que l'on réalise pour des questions de survie, quelle que soit la survie considérée. Réussir ce dans quoi on excelle est un exercice d'autosatisfaction qui plaît aux orgueils en mal de réputation. Jean en a touché deux mots à plusieurs occasions à l'Anglaise qui acquiesce systématiquement. Ginette navigue sur un sentiment léger, celui de la douce folie des hommes épris d'une femme. L'amour qui expose à contrecœur, le principe est décrit par tous les poètes, les vers de Maurice ont la forme des vagues régulières selon les rimes de ses émotions. Il ne les avait pas écrites, il les avait subies, ce n'en est que plus beau d'amour plein.

Chacun a donc une conclusion à tirer d'une même histoire, et si chacun devait la raconter elle serait différente à chaque fois et la vérité n'en serait pas heurtée, habituée qu'elle est aux interprétations humaines ou plutôt doit-on dire aux interprétations des croyances humaines, car la vérité n'a pas de visage, pas de nez donc pas de flair, pas d'oreille donc sourde, pas de langue donc muette, à tant ne pas être humaine, elle n'est pas à la portée de l'humanité.

Jean et Ginette ne manquent pas de se voir, de se revoir, de se rerevoir avant que la lumière de la journée ne s'éteigne pour de bon. Maurice voit le manège et n'ose pas trop approcher jusqu'à ce que l'Anglaise vienne au chantier où il scie pour lui demander comment il va et s'il s'est remis des rumeurs. La conversation consomme un temps précieux de 4 minutes 36 secondes en moyenne. Jean apparaît sur la courbe du chemin du Styvel ne sachant pas s'il doit avancer ou déguerpir. Maurice lui fait un signe. L'Anglaise délie une sorte de pas chassé distingué, enfin quelque chose qui ressemble à un pas de danse pour ne pas perdre le rythme, pour gagner en ambiance... Elle est un accord, un lien. Jean et Maurice avait besoin d'une femme entre eux deux pour que la soie habille leurs mots, maux à maux. A trois, ensemble, aucune rumeur ne peut les atteindre, le prochain périple maritime, ils le feront dès qu'il fera beau et ceci après la prochaine réparation de la « Petite Yvonne » la barque des exploits d'un charpentier de marine qui a appris les bienfaits du rabotage des ambitions surestimées. L'Anglaise s'amuse à prévenir qu'elle n'a pas le pied marin, Maurice confirme ses hauts le cœur à chaque onde et Jean avoue en rigolant qu'il n'a jamais mis un pied dans l'eau trouvant l'eau trop mouillée à son goût. La Traversée est décidée pour le dernier dimanche de mars. Le cap est donné : plage du Corréjou, destination plage de Trez Rouz... Soit pas même un mille nautique, rien que pour un pique-nique. Un jour peut-être iront-ils jusqu'à la Pointe de Dinan, au château des Korrigans, où les petits refoulent les géants les nuits de pleine lune, mais rien n'est moins sûr. Mieux vaut prévoir petit, dans un espace adapté à l'amplitude des mouvements des heureux que le moindre déplacement importune. C'est tellement grand en soi, entre-soi, qu'un monde extérieur s'y perdrait s'il s'y risquait.

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