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⇒ Les Heureux

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Dans le caboulot, les habitués ont des habitudes marquées au front. On lit lassitude en gros titre, malchance en sous titre, désespoir en thème invariable, besoin de picoler pour mettre fin à la solitude... La seule enluminure de cette boîte à vinasses aux relents de sardines séchées est cette femme entre deux âges surnommée l'Anglaise qui se délecte de son existence au milieu des moins que pas grand chose. Jean la salue en soulevant modestement le béret avant de le renfoncer, il ne l'encadre pas mais elle décore bien. La dame apprécie avec une mesure surfaite, une attitude fabriquée par ses soins pour habiller un vide à penser. Puis comme d'habitude, Jean se met à brailler dans toutes les directions. Personne ne peut s'empêcher d'entendre parce que ça gueule au comptoir :
— Où est Maurice ? Quelqu'un l'a t'y vu dans le coin ?
Six bérets et un chauve grincent des dents et se craquent le neurone de la réflexion jusqu'à ce qu'un mareyeur aux yeux cramoisis lui propose :
— Il est peut-être ben avec la Joséphine !
Ce n'est pas timbré pour quatre sous, le merlan frit par le soleil a une bonne idée de recherche. On se met à commenter la possibilité et les raisonnements passent sur Joséphine comme les trains circulent sur les rails sans pouvoir s'en écarter la moindre seconde. Devant le brouhaha, Jean tilte à sec. Il oublie de boire et s'approche de la sortie. La poignée est brutalisée, le ressort couine à mort.

Dehors, le petit Jules s'amuse à taquiner une pince de crabe fraîche qui a perdu son crustacé sur les quais de Camaret. Jean lui saute dessus :
— Hé La Rigole, tu veux bien aller voir Mlle Joséphine au Rouz pour lui demander si elle n'a pas vu Maurice ?

Voilà une mission, une vraie de vraie, venant de l'amiral en chef des commandants du port. L'amiral Jean ordonne au matelot Jules La Rigole gradé de sept années de franches rigolades pour tout et pour rien. Cette fois il est un homme, un vrai. C'est certain, il s'engagera dans la marine, plus tard, pas tout de suite, d'abord il doit courir la lande, sauter les pierres et ne pas arriver trop boueux devant Joséphine la presque belle fille de tout le village. Une presque belle fille, presque vieille fille avec ses épaules de 24 ans d'âge légal. En réalité, elle en a 25. Son père avait oublié de la déclarer alors à l'état civil, on avait cherché à arranger le puisatier. Un puisatier est un homme important par chez nous. Nous sommes entourés d'eau salée, la pluie a un goût de sel quand il y a du vent alors l'eau douce correspond à votre pétrole de ville.

Presque belle parce qu'à deux doigts de la perfection, elle aurait pu être splendide. Sa fabrication s'était arrêtée à un charme évident infiniment inachevé. En la regardant, on se demande ce qui lui manque. Pour l'instant, brune, bien tendue vers le haut sans être hautaine, elle ne chaloupe pas, elle ne dévisse jamais, elle avance sans sourire. Mettez lui la beauté que vous voulez, ne lui collez pas le sourire. Gentille, oui, sans plus. La notoriété de son père lui a instillé un petit complexe de supériorité. Rien de bien méchant et cependant suffisamment aiguisé pour lui rentrer dans ses fiertés malencontreuses. Plus qu'une autre, elle veut s'en sortir. Pour ça, elle est allée à l'école presque régulièrement, dans tous les cas, plus souvent que les autres gamins que les parents emploient à tout faire. L'école est pour les fainéants disent-ils quand les gosses traînent à la tache. Lire la suite de la nouvelle

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