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⇒ Les Heureux

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Elle avait rencontré Maurice un été sur la plage des Anglais crevés par la milice de Louis le quatorzième couronné de la lignée des Louis. Il y avait eu une course de chevaux pour attraction saisonnière. Ambiance kermesse, consommation raisonnable dans la salle de l'hôtelier qui organisait les festivités. Maurice et elle, l'un à côté de l'autre à boire un verre de cidre chacun, les croupions sur le schiste de la falaise. Un simple hasard, deux mots en une heure. Lui était rond, dégarni, sympa, ni tendu, ni tenté. Elle était légèrement décoiffée par le vent. Elle ne portait pas la coiffe, ne supportait pas les épingles et refusait le chignon... On le sait, on s'y est fait. Normalement cette attitude représente le mauvais genre personnifié, cependant Joséphine a contourné l'étiquetage grâce à son courage au travail, sa ténacité reconnue pour trouver un homme bien. On la plaint de ne pas avoir eu la chance de rencontrer un paysan bien placé. Un bien placé est un chanceux qui a la bonne terre au bon endroit avec de l'eau et pas de boue. Les terres profondes sont des pépites et tout le monde n'en a pas.

Une rencontre en tout apaisement, Joséphine avait fait la Joconde en quittant Maurice qui avait été apparemment impassible sans l'avoir été vraiment. A quelques pas de là, la demoiselle avait déploré l'âge de Maurice. L'attirance lui avait rappelé, quelques instants plus tard, qu'elle avait le droit de vivre ses foudres. Joséphine avait cédé très rapidement face à la logique implacable de ses désirs profonds : éruptifs, fulgurants, délirants, étourdissants, oublieux de toutes retenues. Elle aimait être transportée, Maurice ne pouvait être qu'un gentil accompagnateur tout au plus. Le ménage à trois avec le quotidien : très peu pour elle. Elle avait vu ses parents se dépatouiller dans la lassitude qui engourdit... L'impression retenue était quasiment honteuse.

Jules vient de se planter comme un i devant Joséphine qui est devant le puits de l'hôtel. Jules a deux petites tâches de boue sèche au menton. Ça le grattouille mais veut montrer qu'il s'est bien battu pour parcourir le champ de bataille d'une végétation anarchique. Il avait combattu des saules et des orties en même temps. Les ronciers avaient été contournés, pris à revers, ils n'avaient rien pu griffer de Jules.

L'estafette fait après tout cela un rapport clair net et précis. Précisément, Joséphine témoigne ne pas avoir vu Maurice depuis la dernière foire. Elle ajoute vouloir être tenue au courant avec une fermeté évidente. Jules va devoir faire des allers-retours entre le QG Jean et le poste avancé Joséphine. Nom de code de la mission : pomme de pin. Jules collectionne les pommes de pin de sorte qu'il est sûr de ne pas oublier le nom de sa mission d'information. Il repasse devant l'ennemi épineux, court sur les quais dans un bruit de cheval à deux pattes et reproduit chaque mot de Joséphine avec une tonalité proche de celle de la jeune-femme pour que Jean en comprenne bien l'état d'esprit. Une pointe de vague à l'âme dans un bol d'inquiétude à moitié plein.

Jean avait vu Maurice et Joséphine échanger des balivernes d'usage de temps à autre et sait qu'il y a un non-dit entre ces deux romantiques esseulés. Avec tout cela, désormais Jean est à court d'idées pour trouver Maurice avant la nuit. Ce sentiment d'échec vient de l'accaparer et le rend morose pour de bon. Jean est morose jusqu'à la cirrhose couramment, sans raison particulière, malgré tout ce soir, il y a du concret dans sa tristesse. Perdre son ennemi juré sans combattre tisse un lien privilégié avec l'absent. Demain, il ne fera pas beau, Jean le pressent et il sera servi par le triste sort. Lire la suite de la nouvelle

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