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⇒ Les Heureux

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L'Anglaise qui en réalité est une parisienne faubourienne, effleure le chambranle de la porte, le capitaine la salue avec un sourire de satisfaction qui remercie sans doute la prise en charge de l'individu déconfit. Jean n'est plus étanche, il a les jambes raides, les sabots lui font mal sur les coups de pied. Il a trop forcé. « Cet ami » qu'il déteste tellement bien que s'en est devenu une véritable passion mérite le sauvetage de son renom alors il doit souquer ferme. Jean en d'infimes secondes imagine Maurice mort accidentellement quelque part. Il n'imagine pas le sauver. D'autres millièmes de secondes affluent, Jean se dit que tout sera mieux qu'avant au retour de Maurice, moins mort présentement. Il regrette d'être aussi désagréable avec un homme qui partage son existence portuaire depuis tant d'années. Il se reproche désormais l'agressivité devant les élans diplomatiques de Maurice qui voyait toujours du positif dans une bouse de vache, dans les piqûres de moustiques, dans les journées de pluie qui faisaient tonner les gorges prises. Il fallait penser aux escargots, si les moustiques piquaient c'est qu'ils avaient de bonnes raisons... Maurice supportait la fatalité, Jean la vomit...

Une fausse Anglaise, un faux-ami, un vrai gamin qui grandit à chaque minute à voir Mr Jean renifler sur sa manche, un peu de côté, pour ne pas incommoder la dame Anglaise qui lisse si bien le français. Des gens regardaient passer Mr Jean et la Lady. Décidément, Mr Jean fréquente bien, il a bien l'importance qu'il prétend avoir quand il se prend pour le commandeur des destinées internationales les jours où il écluse des litrons.

La gare est en retrait à dix minutes d'une marche raisonnable entre le promeneur et l'empressé. Petit problème de communication en perspective. Le chef de gare était un sale rouge, un socialope-coco de bourricot de bolchévique. Jean est une enflure de droitiste dégénéré attaqué jusqu'à l'os par le conservatisme à papa qui avait mis le prolétariat à genou. Les deux pieds-plats, seuls points communs inscrits dans les livrets militaires, s'étaient frités à plusieurs reprises dès leur plus jeune jeunesse. Des tripotées de coquards pour des cocardes divergentes.

Jean a un temps d'adaptation. Le communiste en képi reluque des pieds à la tête la lady qui vient à lui. Il écrase son envie d'envoyer un marron glacé par ce temps frais à l'empaffé de réactionnaire. Jean fait relâche dans ses tensions et questionne poliment à savoir si Mlle Joséphine avait pris le train la veille. Le chef de gare hoche la tête en réfléchissant et un non carré confirme son effort... Non rien que du non...

L'Anglaise pris connaissance de l'horaire du matin puis s'en retourne comme une biche... Le petit groupe revient sur ses pas quand :
— Et le vapeur, elle aurait pu le prendre, celui de dix heures !
Le chef de gare avait accepté la trêve car il est au courant de la double disparition.
— Bon dieu, le vapeur, je n'avais pas pensé... Merci.
Le droitiste remerciant un gauchiste : entente cordiale historique.
— Et la halte de Perros St Fiacre, là où qu'elle vit Mlle Joséphine, c'est mieux pour aller.
Jules a l'idée de génie.
— Va vite mon garçon, cours le plus que tu peux, tu sais comme c'est grave ce qui se passe.
Jules est parti à la vitesse de la fusée de Jules Verne équipée de sabot de bois. Ce n'était pas supersonique. L'allure pour faire le tour de l'anse est quand même phénoménale.

De retour sur les quais le couple, approche de l'estacade d'embarquement. Le matelot de la compagnie de transport fait le ménage et brosse le ponton d'accueil. Il n'a pas vu Mlle Joséphine depuis au moins deux semaines.

Mlle Ginette sans aucun anglicisme est attentive avec son instinct basique d'infirmière des hommes à la ramasse. On s'aperçoit çà et là que la lady file sa douceur envers Jean Kérididec. Une manière nouvelle pour une femme classée dans la réserve : au vu des circonstances exceptionnelles, on tolère qu'une femme bien habillée s'adresse à un maçon en bleu de chauffe avec un ton qui n'est pas celui des affaires courantes. Un soupçon d'intimité est évident. Une touche chaleureuse que Jean le bousculé savoure. Le couple provisoire se sépare sur la façade de la mère Kerbratez qui patiente les nouvelles et des explications sur le destin ferroviaire de sa cliente préférée. Mme Kerbratez ne sait pas être fine mouche et fonce tête baissée, elle est du signe du Bélier comme l'était sa mère et sa grand-mère maternelle :
— Ma fille, si c'est pour des questions d'argent que vous partez, nous nous arrangerons. Vous êtes de Paris, vous connaissez les bonnes manières de là bas, ce qui plaît aux Parisiens. Dès le printemps, il y a la clientèle de la ville qui vient. Je n'ai pas la façon de les recevoir. Aidez-moi à transformer mon établissement en hôtel chic et vous serez nourrie logée et blanchie, vous voulez bien ?
— Oui, je veux bien essayé. Je vous remercie de me le proposer.
Mlle Sanguier cherchait une épaule masculine depuis la guerre des Gaules, l'épaule servie est celle d'une matrone brute de décoffrage, experte en bonnes affaires et charmante en échanges de bons procédés. Lire la suite de la nouvelle

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