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⇒ Les Heureux

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Profitons de l'envol de Jules vers la station de train de Perros-St Fiacre non loin de la zone humide du Kerloc'h pour faire le point sur la fausse Anglaise. Peut-être l'avez-vous constaté, peut-être pas, chacun de nous est le second rôle d'une histoire qui ne nous appartient pas. De même, nous bénéficions de la présence d'un second rôle dans nos comédies. Le personnage de l'ombre qui met de l'huile dans les rouages, celui à qui on se confie, celui ou celle qui par magie facilite les grands avancements sans que rien ne lui revienne... pas même un zeste de reconnaissance. On le néglige, il est pourtant l'utile de nos réussites sans pour autant être l'ami intégré au premier rang de nos soupirs.

Ginette Sanguier est ainsi faite, elle est là où il faut et pas un laps de micro-seconde de plus. Elle fait la jointure, elle tend les cordages et desserre les contrariétés pendant que sa vie va à vau-l'eau, en attendant d'être un premier rôle pour quelqu'un que, décidément, elle attend de tout son temps à longueur de journée.

Elle est une attachante à qui on ne s'attache pas solidement et dont l'absence est un manque. Question apparences, l'Anglaise ne recule devant rien pour faire l'Anglaise de classe moyenne. Des robes fleuries avec des pétales carminés, des bleus de bourrache... Le côté jardin botanique de ses tenues vestimentaires contribuent aux affections qui l'entourent. Des robes attachantes, bien attachées ma foi, autant dans le dos que sur le décolleté absent. Le bleu lui va si bien car si vos yeux cueillent ses bleuets textiles puis filent vers les siens, une sensation d'harmonie vous envahit. Le rose de ses lèvres relève du délice imprégné. Sa peau est un statuaire tendre. Pas de beauté, rien que du bien œuvré solide. Le bel ouvrage respire à peine à la même place dans le débit de boissons de la mère Kerbratez, entre la lumière de la fenêtre et la pénombre du fond de salle. Un équilibre lumineux suffisant pour que la dame soit à la fois en dedans et en dehors. Mais de quoi donc me direz-vous ? De l'atmosphère imbuvable des lieux de misère inavouable. La mère Kerbratez vend de la misère rouge toute la journée, elle en convient alors quand la femme en quarantaine, avec ce sourire faible des statues, était venue un dimanche matin avant la messe lui quémander une petite chambre pas chère, elle s'était sentie soulevée d'un cran d'orgueil. Elle hébergeait un demi linge de qualité pour la première fois en dix ans de carrière. La nouvelle venue avait signé le registre... Ginette Sanguier de Paris...

Ginette ne s'est jamais déclarée Anglaise mais Parisienne. Elle est honnête, cela se ressent à dix lieues à la ronde. L'éternelle demoiselle Sanguier a échoué chez les Bretons après une forte rafale sentimentale. Un marchand de tissus anglais, lui avait promis une maison de couture pour cadeau de mariage. Elle ne l'avait pas cru. Le cravateur faisait de la bobine à toutes les épaulées de la Place Clichy.

Cette femme entre deux corpulences a besoin de se refaire une beauté intérieure et a appris avant d'y venir qu'en presqu'île de Crozon il y a beaucoup de militaires avec des soldes régulières. Elle a calculé que selon les besoins de sa cause, une solde d'adjudant peut faire l'affaire. Seulement un adjudant célibataire est aussi rare qu'une queue de prune dans un abricotier. Un jeune officier ? C'est trop rêver et rêver, l'Anglaise originaire du 19ème arrondissement n'aime pas cela. Elle cherche à se faire épauler sans pour autant être une ramasse miettes. Lire la suite de la nouvelle

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