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⇒ Les Heureux

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Ginette aux beaux sourcils, adore réfléchir en boucle et sait que de plaire à un gamin à galons frais n'est pas un bon placement, mieux vaut miser sur le sous-officier élimé pour être sûre d'estourbir. Cette idée la touille pendant qu'une petite cuiller en argent presque massif touille une tisane de verveine sur sa table piédestal. Oui, la veuve Kerbratez a trouvé de la verveine pour sa gentille tisanière qui digère ainsi ses bons petits plats et lui a prêté, presque donné par le cœur, cette petite cuillère suffisamment embellie par un passé heureux pour que l'on y voit encore deux K s'entrelacer par amour. La mère Kerbratez a été heureuse d'être délicate, vraiment heureuse, cela fait longtemps que cela ne lui est pas arrivé. Aujourd'hui encore, elle s'en sent chavirée et sauvée de ses larmes. Malgré tout, elle a tout de suite soupesé l'angoisse maritale de son aimable cliente. Elle l'a vécu au sortir de sa jeunesse sans dote.

Le jour où la mère Kerbratez avait ressorti son unique argenterie du tiroir de ses bons souvenirs amoureux, Maurice et Jean avaient orchestré une entrée en fanfare dans le débit de boissons. Maurice, d'une douce colère contre son satané Jean, avait été grenadine ; Jean, lui, avait été vert menthe. Avez-vous goûté le mélange sirop de grenadine, et sirop de menthe ? Bien sûr que non, vous ne l'auriez même pas suggéré à votre belle-mère durant ses grands déchaînements.

Quand Jean verdit, il déconne et provoque des irritations auditives. Il culmine dans le spectacle navrant. Ce jour là, il avait trouvé à se faire remarquer dans un univers où rien n'est remarquable : sa méthode avait consisté à vociférer une stupidité troublante parce que vaguement plausible.
— Tiens, on a de l'Anglaise à table ce midi !
Sept pêcheurs en manque de mer pour cause de grand vent avaient bien reçu. La fleuriste sur sa chaise anglichait pas mal de profil comme de face, surtout le nez un peu long et remarquable sans être un cap de bonne espérance ni de désobligeance. Jean le gueulait en tant qu'info et non en tant qu'intoxication cérébrale.

Jean braille des affirmations qui vous claque la porte du doute. Il jubile d'avoir de l'impact sur la foule des crabes qui marchent de travers devant lui. Seul Maurice ne cédait jamais à ces évidences de pochetron. Il préférait les jeux de quilles. Abattre une à une les invraisemblances pour que seule la vérité lui apparaisse, le tout en silence au risque de ne pas tout percevoir. Maurice avait lu la réaction de la dame suspectée d'anglicisme, elle avait aimé et pas aimé. Aimé l'idée d'être une dame guindée, pas aimé de qui cela venait. Elle ne pouvait donc pas être Anglaise, la femme à la petite cuillère. Une petite cuillère qui fit un très bref éclat de lumière quand elle traversa un rayon du suroît de la fenêtre vitrine du « Puits sans vin ». Maurice ne connaissait pas l'argent sous aucune forme et n'escomptait pas que le futur changeât quelque chose. Cet homme sain conscient de ce qu'il était, un charpentier de marine qualifié rémunéré à la tâche, planait au-dessus de l'immatérialité comme un goéland dans une brise, du moins du temps où il existait car depuis sa disparition, le seul doute qui plane est celui de sa survie devant la fatalité mortifère dans notre patelin. Un disparu qui en revient vivant, ça ne s'est jamais produit à notre longitude. Nos chers disparus reviennent, quand ils reviennent, en position de la lattitude éternelle.

Ainsi, l'esclandre suivie de ce scintillement argenté avaient été cruciaux pour le déroulement de sa trajectoire, Maurice le Doux s'était imprégné d'un reflet et commença, sans le vouloir, à avoir une arrière pensée. Involontairement, Ginette Sanguier avait déclenché une passion, une rêverie masculine, mais pour une autre, pas pour elle, elle n'est que la roue d'un engrenage malicieux... Une fois de plus, invariablement. Lire la suite de la nouvelle

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