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⇒ Les Heureux

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Jules déboule aussi ébouriffé que défait, le nez à la retroussette. Il se retrouve proche de l'auge à chaux de Jean qui ne l'a pas entendu s'approcher.
— Mr Jean, Joséphine, elle est partie par le train du matin avec deux valises et un grand sac. Même que le chef de gare l'a aidée à monter dans le compartiment. Elle a cogné la porte et a coincé un doigt du chef de gare. Le chef de gare est encore en colère. Il m'a dit que c'est une effrontée malpolie. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Jules est très triste du départ de Joséphine, il la trouve si jolie avec de la fille partout. Grâce à ce partout, il s’émulsionne de tout son corps quand il la voit. Comment va-t-il vivre désormais sans émulsion ?

Jean se délecte d'une bouffée libératrice, une onde de satisfaction. Maurice ne sera pas pris pour un assassin de femme attirante. La rumeur sera coupée nette, il n'y aura pas de divagation sournoise dans les bavardages. La mémoire de Maurice est sauve, rescapée même... L'onde euphorique n'est qu'une vague de passage parce que bientôt un grand vide au cœur afflige le maçon qui en pose le fil à plomb. Le fenestrou du mur arrondi attendra qu'en bien même le fermier rappliquerait et constatait cette pause non syndicale. Jean retrouve les prunelles de Jules qui attend une réponse avec une certaine fébrilité. Ce qu'il y a de dérangeant dans les réponses c'est qu'il y a toujours quelque chose qui ne colle pas avec les attentes. Si tout allait bien, on ne poserait pas de question. Jules a déjà conscience de ce risque de déception à son âge tant il pose des questions, l'enthousiasme de Jules en a souvent fait les frais. Jean a plus ou moins la même approche et taloche des précautions salutaires, qu'il juge salutaires.

— Tu sais Jules, là où on vit ce n'est pas toujours là où on est heureux. Certains d'entre-nous ne bougent pas malgré tout, d'autres partent pour voir ailleurs s'ils sont plus heureux. La colère de Joséphine l'a poussée. Peut-être que la colère tombée, elle prendra le chemin inverse. Il faut laisser partir les gens tu sais mon petit... On y peut rien...
— Moi aussi je vais partir ?

Jean est bien en peine de répondre. Jules est à moitié rassuré, la réponse lui convient à moitié tandis que Jean se dissout dans la douleur de l'absence. Le souvenir de Maurice est une traîne d'incompréhensions.

Maurice ne naviguait pas, il appréhendait de se faire les flots : le syndrome de la mer qui bouge tout le temps et à qui personne ne peut faire confiance, le tétanisait. Maurice s'était entiché du bois, celui qui rassure, celui qui construit et qui sert à quelque chose. Les rares déplacements maritimes de Maurice se déroulaient en gabare jusqu'au Faou puis à la forêt du Cranou en attelage pour accompagner son patron dans les commandes des coupes de chêne toujours plus longues parce que les bateaux de pêche grandissaient à chaque saison... 8, 12, 16m... Un projet d'un langoustier de 18 m est en cours. Tout le monde bade au port, Maurice trouvait le plan dément. Lire la suite de la nouvelle

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