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⇒ Les Heureux

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Il craignait la folie des hommes et vivait au ralenti pour ne pas participer à la précipitation globale. Alors Jean s'interroge, comment un non voyageur part-il sans prévenir, sans expliquer ? Comment un type mou à la guimauve, disparaît-il du jour au lendemain ? Et parce qu'il suffit de poser une question sans réponse, pour qu'une suivante raboule, Jean n'a rien vu, rien surpris dans l'attitude de Maurice qui put l'informer de ce changement de cap ? Dès le moindre temps libre, Jean et Maurice étaient ensemble. Jean a la guellante comme un pitaine fringuant, Maurice, à la barre, respectait les ordres de navigation en hochant la tête quelquefois : plus souvent que ne l'admet actuellement Jean. Celui-ci reconnaît à demi-déni avoir cantonné Maurice à ce que qu'il avait décidé. Jean décidait de tout à tous les instants, il n'avait jamais rien cherché à savoir du Maurice tant il l'agaçait par sa nonchalance... Et si Maurice en avait soupé de son... dirigisme. Jean explose d'un premier remords. Lui qui accuse le monde entier de toutes les vilénies, admet, hors présence d'un curé, qu'il avait dépassé la mesure... Et si Maurice était parti à cause de lui, ce n'est pas tout de détester à plein poumons, il fallait aussi supporter les conséquences de sa détestation, il fallait accepter d'être détesté. Voilà qui est plus lourd à porter que les plus grosses pierres qu'il ait eu à porter jusqu'ici.

A St Rémy, il est midi. Jean et Jules se hissent jusqu'au port en écoutant un vent qui souffle des cieux vers le sol, les courants d'air récitent la messe à la tristesse. Les pénitents se sont séparés pour becter une hostie de sardines confites, chacun chez soi et seuls au monde. Chacun dans son jus, à macérer, écrasés qu'ils sont par une vie moche à tout âge ; toujours à pâtir des privations de ce qui fabrique de l'émotion. L'émotion vous tient l'envie de vivre. Sans elle, une anesthésie générale est réglementaire. Jules se fascine pour l'état de soldat qui meurt parce que le vin, il trouve que ça pue... Jean a sélectionné l'alcool comme produit stupéfiant pour se stupéfier à son aise sans en mourir complètement. La vie, il aime ça, c'est le contenu qui ne lui plaît pas.

Deux jours à se lamenter sur son sort, à s'en vouloir au maximum, à se vomir dessus. Jean travaille à l'aveugle sur son chantier sans s'être concentré. Les habitudes gâchent le mortier et gaspillent plus qu'à l'habitude. Labeurer écrête les souffrances. A la moindre pause ou le soir venu et pareillement au matin, au lever, les souffrances sont toutes présentes sans répit. D'abord physiquement, les articulations grincent, et les mains le secouent en permanence. Si Jean se saisissait d'un câble électrifié, il aurait ce même courant désagréable dans les muscles. Le manque de vin tient à son choix. Il se l'ordonne. Par contre, le désordre croît dans sa conscience en rébellion, l'insurgée n'obéit à rien si ce n'est qu'à l'anarchie des regrets. Il s'avoue être un homme méchant, exempt de sollicitude : un caillou spongieux dont on ne sait que faire en construction. Lire la suite de la nouvelle

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