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⇒ Les Heureux

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Au pays, la disparition de Maurice est devenue une tragédie nationale. Voilà comment le binz a pété au grand jour, grâce au maire du village et au député de la circonscription qui ont élu conciliabule chez la mère Kerbratez. Le ministre arrive en fin de matinée, si Dieu le veut. Le maire sollicite l'édile pour savoir si le ministre doit avoir un retour du malheur actuel de la commune. Le député ayant repéré l'Anglaise, épaissit sa sauce libidineuse en bronchant :
— Le ministre a autre chose à faire que de s'occuper d'un disparu du peuple.
Rire narquois de l'autosatisfait, l'assemblée locale des buveurs n'a pas applaudi et encore moins l'Anglaise qui exprime son écœurement envers une bidoche ronde, grasse du bide et de la cervelle, bouffie par la suffisance. Par malchance politicienne, il y a deux correspondants de presse dans l'hémicycle Kerbratez... Un régional, l'autre national : cocktail idéal pour que la discrétion soit étalée toute nue dans les colonnes des périodiques.

Après la fanfaronnade, les deux journalistes filent doux au bureau de poste des télégraphes et des téléphones et Mme Guidec Ernestine, préposée sérieuse à la cabine téléphonique, branche le bon câble et tout à fait machinalement écoute, l'un après l'autre, les articles envoyés aux rédactions. Ernestine dite la mèche, à cause d'une rebelle crâneuse sur le frontispice, prise par un étourdissement informatif exceptionnel d'une rare intensité, elle ne se souvient pas d'avoir vécu un tel appel de retranscription de toute sa carrière auditive, transmet respectueusement les retranscriptions à son chef de bureau qui n'est autre que le frère du maire. Dans un grand mouvement d'encerclement de la discrétion, les correspondants foncent chez la mère Kerbratez avec le chef du bureau de poste qui détale sur les quais, mieux qu'un lapin de garenne. Preuve de rapidité, il réussit à soulever le lièvre dans l'oreille de son frère alors que les journalistes goguenards rouvrent la porte du débit de boissons. Dans un fameux concours de circonstance, le maire informé que la discrétion vient d'être enlevée par la presse, il n'a pas l'envie républicaine de déranger le député afin de laisser ce dernier croire qu'il tient la discrétion à sa pogne.

Le ministre de la Marine exécute la traversée de Brest à Camaret par le bateau à vapeur de 10h30 à 11h10. Sa tartine beurrée du petit déjeuner ne décide pas de descendre définitivement dans l'estomac et fait des bonds de cabri jusqu'à remonter dans le gosier. L'entourage du ministre, treize costumes cravates aux fonctions disparates mais très nettement parisiennes dans le style bureau mer d'huile, ne sont pas moins verts que le ministre. Un afflux d'algues vertes chancelantes débarquent devant un rang musical d'artilleurs de marine. Le commandant des forces de la défense de côte souhaite la bienvenue au contingent des ampoulés verdâtres. Le ministre avale sa salive très régulièrement et déclame sa satisfaction pour cet accueil militaire impeccable. Sur le côté, neuf journalistes, très bien informés, invitent le ministre à faire une déclaration qui doit sceller le commencement des exercices de tir au canon en rade de Brest. Le ministre repris par la politique avale sa chique beurrée une bonne fois pour toute. Tout le monde est là, le maire, le député, le préfet et ses préfectures, le capitaine de gendarmerie et ses sous-fifres et d'autres artificieux aux fonctions républicaines indéterminées. Lire la suite de la nouvelle

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