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⇒ Les Heureux

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En ce qui concerne notre préoccupation de disparition de personne, un adjudant-chef dépassé par sa moustache et l'ampleur des enjeux politiques, détache un écrivaillon de sa compagnie pour rédiger avec concision et efficacité, sans importuner quiconque, les aboutissants factuels de l'enquête de terrain concernant le sus-dénommé Maurice Le Doux. Le secrétaire désigné compulse quelque-peu effaré une multitude de notes manuscrites sur papiers volants émanant du croisement de plusieurs sources d'hommes de troupe ayant crapahuté dans les chemins vicinaux et sentiers égarés.
Les biffins ont trouvé :
Du sucre dans des cartons, de la gelée de coin, des tiges métalliques dans un terrain militaire de Lanvéoc dans un refuge non répertorié sur la carte d'état-major.
On avait rattrapé la chèvre de Mme Taillard disparue depuis 9 mois déjà – elle était en pleine forme et ne sembla pas heureuse de retrouver son piquet de ferme – il faut dire que Madame Taillard est une vieille bique mais cela ne fut pas consigné dans le procès-verbal.
On avait trouvé des pièces de culasses de canon dans un cabanon – un repaire de récupérateurs de métaux dont les vols se vendent bien au poids. Les batteries étant que très modestement gardées par un gardien peu diplômé dans la conscience professionnelle, il est aisé de faire des razzias ferreuses pour qui traficote.
On avait rencontré la reine des folles qui disait que si Maurice avait disparu c'était à cause du roi des Belges qu'elle avait rencontré à de nombreuses reprises devant chez elle, à pied, sans jamais emprunter son carrosse tellement l'homme couronné était simple d'esprit.
On avait découvert le corps d'une vieille dame rappelée par le maître des horloges sans doute depuis plusieurs semaines tellement elle sentait mauvais. Elle avait dans sa main un pendentif représentant Joséphine, la vraie, celle qui Beauharnais si bien en son temps.
On avait repéré des coffres dans certaines grottes marines jamais immergées, ils contenaient des testaments olographes. Des époux ne voulaient pas passer par le notaire pour éviter d'avoir à déclarer qu'ils honoreront, après le trépas, des maîtresses inoubliables. Il y avait aussi des épouses reconnaissantes envers des amants fertiles...
On avait repêché un gamin de quatre ans approximativement, presque mort de faim dans un talus détrempé. Pas de réclamation à prévoir. Habillé comme un petit prince déchu, il portait de la guenille brestoise. Un enfant naturel avait été livré en nourrice dans le coin et sans doute la mère n'avait-elle pas pu payer la pension à temps alors, les Ténardier avaient lâché le freluquet dans la campagne suffisamment loin de chez eux pour ne pas avoir de remontrances. Les cheminots ramassaient les égarés pour les revendre ou les employer à des taches ingrates dans des villes hors de la région. Le recyclage des enfants est fréquent et n'agite pas de déferlante à part le curé de Telgruc qui diabolise la situation jusqu'à l'écrire à l'évêque qui lui répond que Dieu sait ce qu'il laisse faire.
Crozon fut un pseudo espoir alcoolisé. Un type raconteur avait juré avoir vu Maurice, il y avait trois jours au pardon de Plougastel. Le militaire qui avait recueilli le témoignage avec soin ignorait que le dernier pardon de Plougastel datait de l'année dernière. Pendant plus d'une heure, on avait cru à la clémence divine. Au final, un caporal de Plomodiern avait dissipé l'espoir par sa connaissance des grands pardons. Lire la suite de la nouvelle

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