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⇒ Les Heureux

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Une table de quatre dressée à l'impeccable et la mère Kerbratez qui tousse comme une dératée derrière son comptoir. Il n'y a pas plus que cela, la veuve a fait vœu de fermeture en hommage à la gendarmerie civile qui agit dans l'ombre de la circonspection. Le capitaine est embarrassé car il sait pertinemment qu'il n'y a pas d'espion derrière aucune des trois serviettes des trois amis qui crient à l'amitié révérencieuse... Maurice est vif pour une fois, il veut en finir :
— Je suis allé à Douarnenez acheter une sardinière la moins chère possible. J'ai entendu dire qu'il y en avait souvent à Douarnenez dans le port. J'ai fait affaire et je suis parti en mer pour Falmouth. La traversée a été plus longue que je pensais mais je m'en suis sorti. J'ai rencontré sur place des pêcheurs français qui m'ont facilité la compréhension de l'anglais. Je me suis dirigé comme on m'avait indiqué vers un argentier prêteur sur gage qui m'a vendu la cuillère à soupe la plus chère qu'il avait. Au retour, au port, le temps était mauvais, j'ai dû attendre plusieurs jours pleins et écoper la barque sans arrêt. J'ai acheté un peu de provisions avec l'argent qu'il me restait puis je suis reparti en me disant Adieu vat... Je ne pouvais plus attendre. Je savais que Joséphine s'apprêtait à nous quitter. Elle n'était pas heureuse avec les rabioteurs qu'elle rencontrait. Je voulais lui offrir un signe de richesse pour qu'après son départ, elle se donne du courage et lui dire que la mode qu'elle savait faire était la plus belle et qu'elle réussirait dans des villes plus à la mode que par chez nous. La traversée du retour, j'ai bien cru cent fois que j'allais y rester mais je ne suis pas mort pour autant. Quand j'ai vu que tout le monde était là pour m'accueillir, j'ai compris que Joséphine n'y était pas et donc qu'elle s'en était allée pour de bon. C'était mon envie que de lui donner confiance en elle. Il ne faut pas qu'elle lâche le bout... Moi je sais que je ne serai pas un bon marin mais elle elle est dans l'avenir avec des idées belles pour les femmes de demain. Elle est indépendante, elle aime cogner sur tout ce qui bouge... J'aurais bien aimé avoir une fille comme elle, j'aurais été fier comme Artaban...

Le capitaine ravale sa chique, il n'est pas question de questionner. L'Anglaise est bouleversée, la mère Kerbratez avait entendu à 101% les mots de Maurice tout en chialant drû ce doit être la bronchite qui dégouline son émotivité et Jean est béat avec sa bouche grande ouverte comme un lieu noir sur l'étal. Se faire la Manche avec une passoire à sardines quand on n'est pas de la mer, il faut en avoir dans le courage et tout ça pour pousser une gamine dans un monde nouveau aussi vaste que les idées de cette jeune effrontée tellement à part de nos habitudes... Jean est estomaqué, boyauté, noué à quai un matin de beau temps... Il suffisait d'aller à Brest pour l'argenterie, la traversée de la rade aller-retour se fait en journée par le bateau à vapeur, mais c'était trop minuscule pour le Maurice aux aspirations majuscules. Le timide toujours d'accord avec tout le monde qui craint le mervent, a exposé sa vie pour une générosité symbolique envers quelqu'un qui prenait le large... Maurice sous son aspect translucide, son manque de saveur apparente a un sens de l'ultime abandon qui vient de pénétrer un Jean anciennement réactif. Jean est démantibulé comme un mousse rejeté par la mer. L'Anglaise roule des yeux de plus en plus. Maurice ne voit rien. Il est satisfait d'avoir dit la vérité. Il a dissimulé tout de même un peu, si Joséphine le lui demandait, il repartirait à la mort, noyade comprise... Un élan de cœur est irrépressible... Maurice avait eu son élan, l'élan de toute une vie. Il s'est juré de ne plus en avoir tant il avait eu la frousse. Maurice se contredit tout le temps depuis que Joséphine s'est échappée du casier. Lire la suite de la nouvelle

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