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⇒ Les Heureux

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Les grandes édulcorations des bavardages intensifs s'achèvent aussi vite qu'elles se sont manifestées dans le tumulte, l'exagération et l'irréalité. La presse ne relaie pas le contenu du rapport du capitaine de gendarmerie qui a pris soin d'en dire quelques mots à quelques oreilles attentives afin que les oreilles attentives écoutent les réactions de toutes parts. Seule la Dépêche de Brest, après trois unes alarmistes sur la guerre du renseignement dans le port militaire, a rédigé une laconique expression d'apaisement. Le charpentier disparu, pas si disparu, après acquis une barque à réparer s'était égaré en mer et n'eut son salut qu'à la sainte providence. Point d'espionnage là dedans. Qui a lu l'article format timbre poste ? Sans doute une trentaine de lecteurs assidus en voulant pour leur papier journal. Dans les sphères politiciennes, on trouve une entente cordiale pour éviter le ridicule. Le disparu égaré n'étant pas espion, du côté gouvernemental ceci convient à la preuve qu'il n'y a pas tant d'espions que cela sur le territoire français comme le prétend l'opposition qui base sa démonstration d'espionite sur la traversée incertaine d'un ouvrier aux abois mais vu que le Maurice n'aboie pas, la démonstration s'en trouvait affaiblie. Après le faste du tapage correspond un vaste silence oublieux... Un oubli général qui permet à qui le veut de parler de la pluie et du beau avec l'intensité des dramaturges en omettant de se souvenir de ceux qui ont subi la calomnie.

Maurice n'oublie pas, n'oublie rien depuis son irrésistible envie de traverser la Manche pour acheter une cuillère en argent massif à Joséphine. Maurice ne quitterait pas son point de départ qui tiendra lieu de point d'arrivée. L'épisode du soupçon d'espionnage a un drôle d'effet sur le charpentier de marine. Il en retient une impression de nécessité absolue de disparaître du monde. Ce monde qui gronde, accuse et se volatilise aussi vite qu'un orage de mer. Il voit en tout cela le signe d'un resserrement salvateur autour de ce qu'il vit sans risquer la moindre dispersion. Il veut sa vie d'avant et le mieux qu'il puisse apporter à cette vie simplifiée consiste à reprendre ses habitudes avec soins.

Au village non plus, on n'a pas aimé l'agitation de la presse et la puanteur de la politique qui s'occupe des affaires qui ne soucient personne et s'indiffère des attentes de survie légitime. L'image de Maurice s'est renforcée par des traits d'injustice. On se taira pourtant, ce n'est pas l'heure de gronder et de tonner moins encore...

Jean quant à lui est le seul a avoir bénéficié des largesses de nouvelles perspectives intérieures. Tout d'abord, il accorde un grand respect nouvellement né envers Maurice. Il devine la volonté d'essor de Maurice. Ce que Maurice appelle une défaite lamentable, Jean considère cette navigation périlleuse au delà des forces de ce marin approximatif comme une réussite car si, selon lui, la traversée anormalement longue avait été chahutée par une mer peu accommodante, Maurice avait produit un aller-retour sur lui-même sans périr. Pour Jean, le courage provient de ce que l'on ne sait pas faire et que l'on réalise pour des questions de survie, quelle que soit la survie considérée. Réussir ce dans quoi on excelle est un exercice d'autosatisfaction qui plaît aux orgueils en mal de réputation. Jean en a touché deux mots à plusieurs occasions à l'Anglaise qui acquiesce systématiquement. Ginette navigue sur un sentiment léger, celui de la douce folie des hommes épris d'une femme. L'amour qui expose à contrecœur, le principe est décrit par tous les poètes, les vers de Maurice ont la forme des vagues régulières selon les rimes de ses émotions. Il ne les avait pas écrites, il les avait subies, ce n'en est que plus beau d'amour plein. Lire la suite de la nouvelle

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