Livre numérique - ebook - gratuit



⇒ La Réputation des Femmes
et des Demoiselles

T

< PAGE 3 >

— Permettez-moi de vous aider à vous chausser.
Elle n'a pas bien entendu, ou entendu ce qu'elle avait envie d'entendre, être protégée, voilà qui la trouble. Bien sûr, pour les uns, remettre chaussures à son pied est une preuve d'un simple bon sens, mais Elisabeth a besoin d'être remise sur talons sans effort. Aucun homme jusqu'ici n'avait eu le privilège insensé de soutenir Mademoiselle N. bien trop autonome pour sombrer dans la domestication masculine. Une fois n'est pas costume, et l’attente pour le bien-être revenant au galop, l'idée de retrouver les bottines de la bonne tenue grâce à un homme lui fait du bien. Arrangée par un demi-sauvage puisqu'il parle le français moyen est une expérience plus racontable qu'un bain de pieds dans un océan visiblement anti-capitaliste. Bottines rebelles, les pieds d'Elizabeth ne les supportent pas. Sur la peau blanche des bulles roses et de petites plaies douloureuses à cause du sel de la mer et du sable abrasif. La longue marche à l'allure parisienne a laissé des traces : Morgat Lostmarc'h pour quelqu'un de la ville, une épreuve, un exploit, pour les gens d'ici, un impératif de survie pour aller chercher le médecin, pour vendre ses œufs... Elisabeth regarde de plus près son sauveur. Taille insuffisante, il lui manque au moins deux centimètres, stature insuffisante, il n'a pas la force de la porter en cas d'évanouissement féminin, allure modeste brune aux iris bruns... Elle n'en fera pas son amant pour le remercier de lui avoir sauvé la vie ou mieux encore sa prestance, chacun aura son opinion sur le reflet...

Une mer qui encercle avale tous les corps flottants vers le large sans que personne ne puisse contredire son absorption... Il vient de le lui expliquer. Elle est très embarrassée. Son premier embarras depuis qu'elle est née. Elle se promet d'éviter d'en avoir d'autres tant cela est rabaissant. Elle est fatiguée, diffuse, mal organisée. Elle ne va pas bien.
— Ma carriole est sur le chemin, je vais vous ramener à la civilisation.
Elle s'étonne de la remarque... Il s'en amuse. A-t-elle affaire à un anarchiste ? Un rouge ? Peut-être, sans doute, un anarchiste ne se rase pas, lui a-t-on assuré dans les cabinets ministériels que son père fréquente au quotidien... Le sauveur qui visiblement tient à son anonymat, propose de la conduire par les dunes jusqu'à la ferme Kichen, elle y sera soignée. Elisabeth regarde dans la direction de la halte promise. On y voit effectivement une bâtisse en pierres, une autre plus petite du moins le toit et un mur pour clore la propriété. Une femme travaille la terre semble-t-il sur une parcelle contiguë. Elle s'éponge le front avec la manche de sa robe sombre et ne perd pas un instant pour biner. C'est à trois cent mètres et quelques dizaines de tours de roues de charrette par le tracé de l'arrière-dune. La petite maison n'est pas beaucoup plus grande à l'approche, basse vraiment, si peu large, guère plus longue, on peut difficilement tourner un cercueil sans le cogner contre les murs, du moins c'est ce que pense la bourgeoise endolorie. Elisabeth N. s'apprête à entrer dans une maison de pauvre, l'héritière d'un empire sidérurgique ressent une impression d'échouage cependant si sa délivrance souffreteuse est à ce prix là, il faut en accepter la peine et la pénibilité du contact qui s'y produira. Lire la suite de la nouvelle

Presqu'île de Crozon Des livres à lire Compatibilité amoureuse

Nouvelles inédites gratuites à lire en ligne

 •  • 

Reproduction interdite