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⇒ La Réputation des Femmes
et des Demoiselles

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L'homme clame du breton, la jeune paysanne se redresse, donne un coup de rein à son dos courbé, lâche le manche de sa houe et court vers le portillon de sa maison qu'elle laisse ouvert et se précipite chez-elle. Elisabeth a l'envie de demander si la fuite de la paysanne est le fruit de la peur de la bonne société mais se garde bien de juger la situation surréaliste avec des codes citadins.

« L'ambulancier » et la demoiselle se retrouvent dans une courette herbeuse où trois poules picorent entre des brins d'herbe des je ne sais quoi plus ou moins digestes que seules les poules digèrent. La paysanne sort de sa maison avec autant de sourire que d'émotion et fait signe à la dame de s'asseoir au soleil sur le banc de pierre collant la façade. Elisabeth n'imagine pas bronzer ni en temps normal ni un jour de grande déconfiture. L'ambulancier a parfaitement compris la situation et retrouve la langue celtique. La bretonne ouvre grand ses yeux, elle ne savait pas que les dames n'allaient pas au soleil alors elle invite à demeure. Elle palpite bien moins fort que Mademoiselle N. qui va côtoyer le fin fond de sa répugnance et vivre des images insoutenables de pauvreté : elle s'attend à un choc traumatique. Du nu pied dans l'enfer du dénuement, il n'y a pas pire appauvrissement pour une femme riche de prétention.

La tanière est une pièce grande comme une double lingerie d'appartement. Sol en terre battue, une table plus guéridon que table, deux chaises qui ont vieilli en compagnie des vers qui les grignotent, une bassine d'eau en émail et beaucoup d'éclats qui permettent à la rouille de progresser lentement mais surement. L'homme conseille à celle qui succombe de dégoût de s'asseoir et de plonger ses pieds dans l'eau tiède. Annick y ajoutera des herbes sauvages et de la sauge pour l'apaiser. Dès le premier instant de soin dans cette eau qui à force d'ajout de plantes devient d'une couleur tisane, Elisabeth sent une onde bienfaisante lui remontant dans les jambes et davantage encore une troublante fatigue physique puis une lassitude profonde. Après une soirée mondaine réussie, et Mademoiselle N. ne sait que les réussir, elle se sent vidée de toute son énergie mondaine mais jamais, Ô grand jamais, elle n'a ressenti cette lassitude impérative.
– Madame ?!
L'homme discerne une forme de somnolence sur le visage de la parisienne.
– Madame, Annick vous tend une boisson thérapeutique, prenez le temps de la boire tant qu'elle est encore chaude.
Elizabeth remercie la jeune-femme qui comprend qu'elle vient de recevoir un merci d'une grande dame du monde très élevé. Elle en est toute chamboulée. Faut-il remercier un merci doré ? La demoiselle Annick découvre ce qu'est le manque d'éducation, elle s'en pince. On lui avait garanti que les riches ne disaient pas merci. Peut-être que cette mondaine qui trône au bon milieu de son penty n'est pas si diamantée que ce qui se dit à Morgat. A moins que ce ne soit une ancienne pauvre, ce qui expliquerait la chaleur perceptible qui émana du mot de remerciement. Annick s'impose le motus et bouche cousue par crainte d'encoder la situation avec les moyens des sans le sou. Dans le breuvage, de l'alcool sans bulles, ni millésime et des saveurs piquantes qui font frisonner Elisabeth qui s'endort en moins de deux lâchers de poussières tombant du plafond en terre. Mademoiselle Elisabeth N. gît en sépulture rustique. Lire la suite de la nouvelle

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