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⇒ La Réputation des Femmes
et des Demoiselles

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Elisabeth ouvrit les yeux et découvre qu'elle est allongée sur un drap rugueux que sa joue droite et sa main gauche détestent toucher. Une odeur de foin là dessous. Mademoiselle N. se situe dans une boîte en panneaux menuisés de bois. Elle est convaincue d'être tombée dans un piège malfamé. On demandera une rançon à sa famille, combien vaut-elle ? On l'égorgera dès la nuit tombée. Elle se dresse du mieux qu'elle peut sur un matelas qui n'était autre qu'une litière et cogne sur la paroi de sa geôle. Annick affolée ouvre le volet prestement.
— Ne vous inquiétez pas Mademoiselle, vous êtes dans un lit clos. Une spécialité du pays. La maison n'ayant qu'une pièce, les parois font office de chambre.
L'homme rit aux éclats et traduit sa bonne humeur à la jeune Bretonne qui se détend désormais après avoir cru à une agonie subite de sa malade prestigieuse.
— Je suis ridicule n'est-ce-pas ?
La Parisienne convient de l'ampleur de sa méprise, risible sur la forme, déplorable sur le fond. Elle fait connaissance avec sa mesquinerie qu'elle pensait être un trait d'esprit taquin de salon facilement escamotable en cas de nécessité, de toute évidence on devient ce que l'on pratique. A œuvrer dans la suspicion, on devient suspicion. Telle est la conclusion que s'inflige la suffisance d'Elisabeth N.
— Vous êtes dans un monde que vous ne connaissez pas voilà tout !
Il devine le chavirage.
Elisabeth regarde fixement Annick qui ne sait pas trop comment soutenir une telle intrusion qui ne fait pas dans la dentelle même la plus grossière. Il revient au même que d'être interrogé avec autorité. C'est donc cela une pauvre, des yeux châtaigne, des sourcils épais un nez rose brun, des pommettes hautes colorées à l'identique et cette douceur béate de celle qui invite au partage sans restriction. La pauvrette est un élan de simplicité, une pauvre ce n'est pas compliqué, ça se lit comme une comptine dont on connaît la morale après trois lignes de lecture sans surprise.

L'homme aide Elizabeth à sortir de sa boîte d'enfermement. A peine stable mais plus à même de supporter ce qui est devenu démangeaisons, elle est invitée à s'asseoir à nouveau à la table sur laquelle il y avait du pain noir de la confiture de prunelle, du beurre, du fromage sec, un morceau de lard, du lait, du cidre... et une pomme d'août. Un tableau de Chardin éclairé par une fenêtre qu'une tête de pasteur intellectuel ne pourrait franchir. C'est le constat de la Parisienne protestante. Annick tend une main vers toutes ses provisions de bouche. Elisabeth prend la première tranche de pain avec du beurre qui si jaune donne envie...
— Pardon Madame de vous dire cela mais ne consommez qu'une tranche de pain, c'est le pain de la semaine et Annick n'en n'aurait plus pour elle-même pendant plusieurs jours... Non ne reposez pas votre pain, vous la blesseriez, goûtez aussi à sa confiture, elle est délicieuse mais ne prenez rien d'autre.

Elisabeth devient rouge vive, cramoisi comme un pinard de cuve, empêtrée, idiote à souhait, tranchée par un sabre de honte, elle se sent réduite et vulgaire, démunie et si pauvre. Après une cuillère de confiture savoureuse, la déconfiture d'Elisabeth s'étale en larmes. Le phénomène lui est parfaitement inexplicable. A moins que ce ne soit l'évidence qui lui tire les sanglots. Elle n'a aucune humanité, aucune empathie, aucun intérêt pour les autres, aucun intérêt à exister en dehors de sa froideur qui lui tient lieu de pardessus de misère.

L'homme s'exprime encore en breton pour sans doute rassurer Annick qui ne perçoit pas le désastre intérieur d'une femme choquée par son manque de précaution. On lui avait proposé, elle prenait tout, sans mesure, sans se soucier de ce qu'il adviendrait à celle qui acceptait la faim prochaine rien que pour satisfaire un petit creu bourgeois maniéré.
— J'ai demandé à Annick d'atteler son cheval à la carriole. Je vais vous conduire au bas de Morgat, vous devrez faire le reste du chemin à pied pour rejoindre votre hôtel. Cela vous évitera l’embarrassant attelage des préjugés. Lire la suite de la nouvelle

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