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⇒ La Réputation des Femmes
et des Demoiselles

T

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— Ce serait ne pas tenir compte de la leçon de générosité que je viens de recevoir, tout au contraire Monsieur ?
— Vincent
— Je suis Mademoi...
— Chacun sait qui vous êtes...
Il avait appuyé et ajoute :
— Les blanchisseuses de l'hôtel ont diffusé l'information, la veille de votre arrivée.
— Puisque tout se sait, je souhaite que vous me conduisiez en charrette vers l'échafaud de ma réputation. A Paris nous avons aussi nos commérages malsains et nos aprioris regrettables, j'en suis l'une des plus ferventes pratiquantes. Comment dois-je remercier votre amie Annick ?
— Ne pensez pas une minute à l'argent, et dites-lui Merci...
— Merci, rien de plus ? Vraiment ?
— Vous l'honorerez, elle se signera en bonne catholique et aura un instant de plénitude conforme à sa religion. La générosité récompensée par le salut éternel que peut-on lui offrir de mieux.
— Vous êtes laïc ?
— Instituteur !
Annick est revenue et fait un gestuel précis qui indique que l'attelage est prêt. Elisabeth se lève de sa chaise et assume trois pas francs vers Annick dont le buste recule un peu pensant qu'elle allait être piétinée par un une dame déterminée. Elisabeth est devant elle et lui attrape les mains. Annick les retire aussitôt. Chaque main est une râpe à fromage sur les paumes d'Elisabeth.
— Dites-lui que je voudrais lui tenir les mains pour la remercier. Dites-lui qu'elle est une belle personne et que je la voudrais pour amie. Je ne veux ni l'égarer, ni l'oublier et que la meilleure façon de réussir mon vœu serait de partager le pain à Noël prochain. Ici, dans sa merveilleuse maison.

Annick est percutée par la déclaration déferlante et mène vivement sa main droite à sa bouche. L'autre main est enchâssée dans celles de la Parisienne vigoureuse. Elle esquisse ainsi une sorte de révérence. Elisabeth lui rattrape un coude pour éviter de voir Annick se diminuer. Elisabeth s'incline légèrement, juste ce qu'il faut pour que cela se voit sans que cela ne soit oppressant pour qui doit recevoir ce salut sincère.

On se quitte ainsi, on s'éparpille chacun dans son enclos de perspectives, seuls les souvenirs demeurent intacts.

De retour à Paris, le souvenir d'Annick ne fit que croître jusqu'à devenir une image pieuse, dans la conscience d'Elsabeth N. qui avait raconté son histoire à sa meilleure amie sachant que le tout Paris connaîtrait l'existence d'Annick. En trois jours, sous l'enclume de la renommée, la grandeur d'Elsabeth N. s'était rapetissée jusqu'au plus acerbes ricanements.

Connaissant parfaitement les règles de son monde, l'héritière des industries d'armements fronde magnifiquement la mode en robe sombre dénuée de tout chichi, et suffoque une petite population aux yeux rivés sur elle dans un restaurant boulevard des Italiens. Juste au centre de gravité de la réputation des beaux linges avertis. Assise sur le bord de l'allée centrale du restaurant aussi clinquant que bruyant, Elisabeth N. commande une feuille de papier une enveloppe, un porte plume, un encrier ainsi qu'un verre de cidre au serveur qui se dodeline comme un diablotin reniflant ainsi l'épais scandale du moment. Les industries virant au cidre à 22h30, l'heure des soupers festifs et des abus fiévreux. Les collets montés se mélangent à toutes les trainées de poudre pour les plaisirs des messieurs propres sur eux. Elle est servie à point, explose d'émotions soudaines et savoure une liberté inédite, celle de boire du cidre en public... Un bon début de réussite sociale. Lire la suite de la nouvelle

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