Gabrielle Colonna-Romano (née Gabrielle Dreyfus - 1888-1981)

Toute personne s'intéressant à la vie de Gabrielle Colonna-Romano apprend qu'elle serait née en 1888. Qui penserait que cette date officielle est fausse ? Personne... Erreur administrative ? Pas du tout... Découvrez la suite et vous devinerez un personnage haut en couleur, témoin et actrice de son temps et de sa réussite artistique. Tout commence ainsi :
Gabrielle Dreyfus assiste à une représentation théâtrale dans laquelle Sarah Bernhardt interprète Phèdre dans la tragédie de Racine. Elle est très jeune et ressort du théâtre bouleversée et convaincue de sa destinée, elle sera actrice, elle jouera Phèdre, elle se le promet et annonce la grande nouvelle à ses parents qui n'apprécient guère cette perspective. Son père, d'origine Alsacienne est marchand de tissus, un métier qui assure le sonnant et trébuchant... Sans-doute a-t-il une ambition plus pragmatique qu'une vie de bohème pour sa fille.

Quelques années passent sans que la jeune femme n'en démorde malheureusement elle porte un nom maudit. Dreyfus – l'affaire politico-judiciaire qui empoisonne toute la société française empêche la jeune-femme d'approcher la moindre planche du moindre théâtre. Fort heureusement, Gabriele d'Annunzio, poète, écrivain italien, propose à Gabrielle Dreyfus le nom d'artiste « Colonna-Romano » – « Colonne Romaine » – sous la solennité se cache un compliment !! Quoiqu'il en soit le patronyme encombrant est bien effacé définitivement.

Gabrielle Colonna-Romano est engagée pour une tournée théâtrale au Brésil en 1905. A son retour à Paris, la même année, elle est engagée pour jouer "Vers l'amour" de Léon Gandillot sous la direction d'André Antoine, ceci au théâtre Antoine puis au théâtre de l'Odéon dirigé par le même metteur en scène. La pièce suivante est « L'Armée dans la ville » de Jules Romains.

De toute évidence, les premiers frémissements du succès encourage la jeune actrice non seulement à persévérer mais aussi à étoffer son registre. La voie royale reste le conservatoire mais si Gabrielle Colonna-Romano est une jeune-femme, elle n'est plus d'âge à entrer au conservatoire. Qu'à cela ne tienne, elle se rajeunit pour contourner l'impossibilité et ce nouvel âge devient l'âge définitif ! L'actrice entre au conservatoire en 1908 dans la classe de Silvain et obtient deux seconds prix, l'année suivante c'est le premier prix pour son interprétation de Phèdre – le rôle tant rêvé. Outre le fait d'avoir épouser son rêve de jouer Phèdre et de porter le voile célèbre, outre le fait d'obtenir le premier prix, elle convainc la presse spécialisée qui n'est jamais tendre, qui est souvent obséquieuse. Elle est désormais attendue, cela veut dire qu'on attend d'elle un éclat persistant.

Puisque le hasard fait bien les choses, parfois, lors de sa période au conservatoire, elle rencontre le jeune acteur Pierre Renoir, fils du peintre Auguste Renoir. Le célèbre peintre impressionniste lui demande de poser pour lui. Oh la ! Poser, s'immobiliser, sourire indéfiniment, ce n'est pas la tasse de thé de la toute nouvelle célébrité de Paris... Elle accepte enfin, le peintre fait d'elle plusieurs portraits. L'expérience de modèle est peut-être sous-estimée sur le moment par la comédienne... Cette patience si difficilement accordée sera récompensée au delà de l'imaginable... Pour l'instant, elle pense exclusivement théâtre. Petit à petit, son style est apprécié, si apprécié que les portes de la comédie française s'ouvrent à elle en 1912.

Détour du destin, lors de la première guerre mondiale, elle devient infirmière consciente que le monde n'est pas qu'un théâtre mais bien une tragédie.

Côté privé, elle épouse le 8 juillet 1916, Valentin Pierre Louis MacLeod qui est acteur à la comédie française sous le nom de Georges Grand. Cet homme meurt soudainement en 1921. La vie de Gabrielle Colonna-Romano reprend un nouveau souffle avec la venue de Pierre Alcover, acteur de cinéma muet, d'abord puis le temps venu acteur du cinéma parlant – deux carrières en une.

Gabrielle Colonna-Romano devient sociétaire de la comédie française en 1926 et en est retraitée en 1936, année durant laquelle elle s'engage en faveur du front populaire. Il fallait oser, elle ose.

Désormais tous les rôles tragiques sont à sa portée grâce à une belle voix qui est son art remarquable au delà de son talent inné. Les rôles dans les comédies de Molière sont aussi dans son répertoire. Après la comédie française, l'actrice reconnue entame un nouvel élan au théâtre Marigny, Chaillot et enchaîne des tournées jusqu'à ce que la seconde guerre mondiale interrompe cette réussite refusant de jouer pour l'occupant. Tous les artistes de cette période sombre ne se sont pas abstenus... Cette fois, dès le début du nouveau conflit mondial, elle se réfugie dans sa maison de Rueil-Malmaison avec son mari Pierre Alcover et accueille secrètement des résistants.

Facétie de l'histoire, un catalogue de vente aux enchères décrit le parcours inattendu d'un tableau de Renoir mis en vente. L'un des portraits réalisé par le fameux peintre impressionniste reste dans son atelier jusqu'à sa mort. Lors d'une vente de succession, le tableau est vendu à Raphaël Gérard le 25 mars 1939 pour la somme de 105000 fr. L'acheteur revend le tableau l'année suivante à l'ambassade d'Allemagne pour 500000Fr le 4 septembre 1940, pour finir sous le regard de Joachim von Ribbentrop, criminel de guerre nazi notoire, exécuté après le procès de Nuremberg. Le tableau revient en France en 1947... Si ce descriptif s'avère rigoureusement exact, le pied de nez est fabuleux. La peinture impressionniste étant cataloguée parmi les arts décadents selon les autorités du Reich, tout possesseur pouvait être poursuivi. Néanmoins le nazi amateur de peinture avait sous son nez l'ennemie jurée, une résistante... A ce titre, Gabrielle Colonna-Romano est honorée de la médaille de la résistance dès 1945. La guerre et les années qui suivent sont difficiles sans revenus d'artiste.

Des portraits de la comédienne sont dans différents musées dont celui d'Orsay où elle a pu se regarder dans les yeux et se dire qu'elle avait eu bien fait de faire preuve de patiente, car un portrait de Renoir est une toile d'éternité, quoi de plus honorable pour une actrice que de franchir son temps sans jamais être oubliée.

Sa dernière volonté se résume au voile de Phèdre recouvrant son cercueil avant son inhumation dans l'ancien cimetière de Rueil-Malmaison auprès de son époux. Théâtral ? Oui, par passion du théâtre.

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Extrait de la tragédie originale d'Euripide : « Hippolyte » qui inspira Racine. PHÈDRE. — Malheureuse, qu'ai-je fait ? où ai-je laissé égarer ma raison ? Je suis en proie au délire, un dieu malveillant m'y a plongée. Infortunée que je suis ! Chère nourrice, remets ce voile sur ma tête ; j'ai honte de ce que j'ai dit. Cache-moi ; des larmes s'échappent de mes yeux, et mon visage se couvre de honte. Le retour de ma raison est pour moi un supplice : le délire est un malheur sans doute, mais il vaut mieux périr sans connaître son mal. LA NOURRICE. — Je voile ton visage : quand la mort voilera-t-elle ainsi mon corps ? Ma longue vie m'a instruite. Oui, il vaut mieux pour les mortels former des amitiés modérées, et non qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme ; il vaut mieux pour le cœur des affections faciles à rompre, qu'on puisse resserrer ou lâcher à son gré...
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La venue de Gabrielle Colonna-Romano à Camaret-sur-Mer se fait par le biais d'André Antoine, qui séjourne dans la commune à plusieurs reprises jusqu'à s'acheter une chaumière sur la « Montagne » avant de se faire construire la villa Armor-Braz. Le metteur en scène prépare ses rentrées théâtrales l'été en invitant parfois des auteurs en famille, souvent ses acteurs pour commencer les premières répétitions dans un cadre maritime exceptionnel et un esprit de convivialité. La comédienne en profite pour lire à Paris les poésies du poète St Pol Roux qui réside à Camaret à deux pas.

Les circonstances font que Gabrielle Colonna-Romano et son mari Pierre Alcover reprennent la villa « Armor Braz » pour des vacances familiales dont leur petite fille Catherine Alcover, actrice, se plaît à se souvenir. Des souvenirs de famille, des souvenirs de l'effervescence des villas d'artistes à proximité, jusqu'à la drôlerie. Georges-Gustave Toudouze, ami et voisin de la famille Alcover, se baigne à la plage de Pen Hat en Camaret. Catherine Alcover s'étonne de voir une petite tâche rouge sur le maillot de bain noir à bretelles du monsieur, elle demande à ses grands-parents une explication, ceux-ci lui susurrent : « C'est la rosette ! »... La rosette ? Petite fleur, petite rose ? L'enfant devra attendre son adolescence pour que le mystère s'éclaircisse, l'auteur se baignait avec sa décoration de commandeur de la légion d'honneur !

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